
Il y a quelque chose d’étrange dans cette célébration : ces jeunes qui vont être ordonnés prêtres ont fait des années d’étude, ils ont acquis tout un bagage philosophique, théologique… et dans l’Évangile que nous venons d’entendre, le Seigneur dit à ceux qu’ils envoient : partez sans rien ! « Ni bourse, ni sac, ni sandales… » !
Je vous rassure : Jésus ne demande pas d’envoyer les prêtres en mission sans formation. Lui-même a formé ses disciples et les a envoyés en leur demandant de faire des disciples et d’enseigner. En fait, c’est comme si le Seigneur disait à ces futurs prêtres : tu as acquis des connaissances et des compétences : c’est très bien ! Mais si tu t’appuies uniquement sur elles, si tu mets ta confiance en toi-même : là tu fais fausse route !
Chers frères qui allez être ordonnés, non seulement vous devrez mettre vos talents au service du Seigneur, mais vous ne devrez jamais oublier que c’est lui qui agit.
Vous, vous allez organiser des choses, prêcher, enseigner, et ainsi de suite, mais la croissance du Royaume de Dieu, c’est son affaire ! Lorsqu’un prêtre baptise, c’est le Christ qui baptise, lorsqu’un prêtre donne le sacrement du pardon, c’est le Christ qui pardonne. Celui qui touche les cœurs, comme on le voit si bien aujourd’hui avec les catéchumènes, c’est le Seigneur !
C’est pourquoi, le premier devoir du prêtre, c’est d’entretenir sa relation au Christ, de rechercher sans cesse l’union au Christ. On vous l’a dit cent fois, j’imagine, eh bien je vous le dis une cent-et-unième fois. Et si un jour vous venez servir dans le diocèse de Lyon, je vous le redirai… Quand on est ordonné prêtre, cela fait des années qu’on attend de pouvoir enfin partir en mission… de pouvoir dire à tous ceux qui ne le savent pas que le Christ est le chemin, la vérité, la vie ! Bref, on est dans les starting-blocks !
Et on a bien compris qu’on ne débute pas une carrière professionnelle, aussi passionnante soit-elle ; on s’apprête à donner sa vie ! C’est d’ailleurs ce qu’ils vont signifier tout à l’heure en s’allongeant sur le sol… Ces jeunes sont donc animés d’un grand zèle missionnaire, ils sont prêts à partir à la conquête du monde… Et Jésus leur dit aujourd’hui : « Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. »
L’agneau, cela fait penser à Jésus : l’Agneau de Dieu livré pour nous sur la croix. Et peut-être que certains parmi ces futurs prêtres sont déjà prêts à mourir martyrs… Mais ne nous y trompons pas, lorsqu’il envoie ses disciples comme des agneaux au milieu des loups, ce dont parle Jésus c’est avant tout d’une posture du cœur. Il s’agit de l’imiter, lui, le Bon Berger qui est doux et humble de cœur.
Et cela concernera l’ordinaire du ministère de ces nouveaux prêtres. Ils n’auront certainement pas à attendre longtemps pour être confrontés à ce genre de situation. Lorsque par exemple des parents non pratiquants exigeront le baptême de leur enfant à telle date et pas à une autre, alors que les aînés ne sont pas catéchisés, qu’ils veulent pour parrain une personne non baptisée, et qu’ils ne sont bien sûr que très peu disponibles pour des rencontres de préparation… c’est là qu’il vous faudra désarmer votre agressivité, renoncer à la posture du douanier, mais pas à la cohérence des sacrements, et discerner la façon dont vous les aiderez à faire un pas en avant vers Dieu.
« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups » : au fond cette parole de Jésus renvoie à la question de notre rapport au monde. Nous, catholiques, qui sommes devenus minoritaires, comment pouvons-nous et devons-nous vivre en chrétiens dans un monde qui ne l’est plus ? Comment trouver l’attitude juste ?
Encore une fois, il s’agit d’imiter le Christ.
Lui n’a pas craint de dénoncer le mal et d’annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu. Mais il n’a jamais eu de mépris ou de haine pour ses opposants ; il les a même profondément aimés. Et surtout, lui qui est tout-puissant, il n’a pas utilisé sa force, il s’est livré dans la faiblesse jusqu’à la mort pour les sauver et pour nous sauver. En faisant ainsi, il a allumé un feu qui ne s’éteindra jamais.
Aujourd’hui le Christ nous envoie proclamer la vérité, transmettre la paix de Dieu, avec audace et assurance, mais sans rien imposer : « Dites d’abord : paix à cette maison. S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous », dit Jésus.
Dans l’encyclique Magnifica humanitas, le pape Léon invite à « retrouver la voie évangélique de l’annonce douce et de la vérité qui ne s’impose pas ». En effet, poursuit-il, « la vérité n’est pas un territoire à défendre mais un bien à partager ». Il faut reconnaître que, parfois, on se laisse piéger. Imiter le Christ, trouver la bonne attitude, pour n’être ni des chrétiens tièdes, ni des va-t-en-guerre, ce n’est pas si simple. Car s’il faut accepter de s’exposer, il faut surtout consentir à la vulnérabilité. C’est ainsi que la force de Dieu peut se déployer : « ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse », dit le Seigneur.
Cette parole s’accomplit d’une façon particulière aujourd’hui. En novembre 2021, au cœur de la crise des abus, nous les évêques avons fait le choix de la vérité, de l’humilité. En assumant la faute des membres pécheurs du Corps du Christ, nous n’avons pas cédé à la tentation de l’autojustification ou de l’autodéfense, nous avons assumé une posture de vulnérabilité et de fragilité. Et la force de Dieu s’est déployée. Et nous assistons aujourd’hui à un réveil spirituel que personne n’avait prévu, qui se traduit par de nombreux baptêmes d’adultes et de jeunes, par un renouveau missionnaire et maintenant par un réveil des vocations.
Si Dieu le veut, ce réveil spirituel va se poursuivre. Il ne faudra pas oublier les enseignements de l’histoire. Il faudra garder un cœur de pauvre ; ne pas vouloir mettre en place un système solide selon l’esprit du monde, un système qui trouverait son assurance en lui-même, avec le risque de transmettre une identité culturelle plus que la foi.
« Dites-leur : le règne de Dieu s’est approché de vous. »
La mission que le Seigneur nous confie – pas seulement aux prêtres mais à tous les baptisés – cette mission comporte bien des facettes, se réalise de bien des manières, mais elle doit nous conduire à un moment ou à un autre, à rendre témoignage, et donc à dire comment le Seigneur s’est approché de nous, comment, nous qui sommes de pauvres pécheurs, nous avons fait l’expérience de cette proximité de Dieu, et comment il a transformé notre vie. Êtes-vous prêts, frères et sœurs, à dire comment le Christ s’est approché de vous ? Et qui il est pour vous ?
Cher frère qui va être ordonné prêtre, la mission que le Seigneur te confie est magnifique. Si, comme le prophète Jérémie, tu ne te sens pas à la hauteur, alors le Seigneur te dit : ne crains pas, car je suis avec toi. Si, dans un excès de zèle et d’ardeur, tu te sens prêt à révolutionner le monde et l’Église, n’oublie pas de contempler le mystère de la Croix et de méditer les paroles de Jésus lorsqu’il monte à Jérusalem.
Demande au Seigneur de brûler en toi les désirs désordonnés de toute-puissance, et tout ce qui peut y avoir d’agressivité ; demande-lui la grâce d’avoir un cœur doux et humble, et de consentir à tes fragilités.
Alors tu verras la puissance de la grâce à l’œuvre, et ton cœur se réjouira ! Va ! Ne crains pas.


