C’était il y a 50 ans, en mai 1976 précisément, que Monsieur l’Abbé Guérin demanda à quelques jeunes parisiens d’organiser là où ils se trouvaient un « mois de Marie ». Ils avaient le champ libre, et était invités à déployer leur créativité. Ils ont pris l’appel au sérieux et ont lancé, dans une dizaine de lieux de la capitale, un petit mois de Marie. Or, c’est précisément durant ce mois de Marie, en mai 1976, que le père Abbé de Fontgombault, dom Jean Roy, appela l’Abbé Guérin pour lui annoncer qu’il pouvait se rapprocher du cardinal SIRI car il était disposé à accueillir ce que l’on pourrait appeler « l’embryon de la Communauté Saint-Martin ». C’est là que tout a commencé avec Marie, dans le Cœur de Marie, la Virgo Fidelis !
J’aimerais, au cœur de notre Pèlerinage, que nous puissions contempler la fidélité de Marie. Oui, sa fidélité, ce mot est tellement beau, tellement noble, tellement précieux. La fidélité ! C’est à cela que nous sommes tous appelés à vivre à l’école de Jésus et de Marie.
Fidèle à notre vocation initiale
« Qu’il me soit fait selon ta parole ». Marie a vécu d’une façon remarquable et exemplaire une fidélité totale et intégrale à la volonté de Dieu. Elle n’a pas tout compris (rappelez-vous la scène où elle a perdu Jésus à 12 ans), mais sans cesse, elle a cherché à faire la volonté de Dieu – « retenant dans son cœur les événements » pour en scruter le sens. Elle a fait preuve d’une confiance à la fois très concrète et très cohérente dans le temps de sa vie terrestre. On découvre à son école que la foi est avant tout une adhésion à la fidélité de Dieu, qui ne nous laisse jamais tomber.
Lorsque la Communauté Saint-Martin est née, elle n’avait ni carte détaillée, ni itinéraire parfaitement balisé. Elle avait mieux : une boussole. Cette boussole, c’était le désir ardent de servir l’Église, de former des prêtres selon le cœur du Christ, enracinés dans la sainte liturgie, fraternels dans leur vie, missionnaires dans leur cœur.
Comme Marie, et comme tout pèlerin, la communauté a connu des étapes lumineuses et les passages plus escarpés. Il y a eu des montées exigeantes, où l’effort semblait peser lourd ; il y a eu des descentes où l’on aurait pu se laisser aller à la facilité. Mais toujours, une fidélité s’est dessinée malgré nos faiblesses, nos lâchetés même : fidélité à la prière, fidélité à la vie commune, fidélité à l’appel reçu.
Il est important de faire mémoire de cette fidélité de Dieu alors que nous sommes en marche, en pèlerinage.
Marcher à pied, c’est accepter le rythme de Dieu. Ce n’est pas courir devant Lui, ni traîner derrière, mais apprendre à poser un pas après l’autre, dans la confiance. Et si la Communauté Saint-Martin est encore là aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’elle a tout réussi, mais parce qu’elle a persévéré. « Dieu ne nous demande pas de réussir, mais d’être fidèles. » (disait sainte Mère Teresa)
Un pèlerin ne marche jamais seul. Et c’est là un autre trésor de cette communauté : la fraternité baptismale et sacerdotale. Dans un monde souvent marqué par l’isolement, la solitude, nous avons choisi de vivre ensemble, de prier ensemble, de porter ensemble la charge du ministère. Nous sommes, d’une certaine manière, des marcheurs liés par une même corde, avançant non pas chacun pour soi, mais les uns avec les autres, nous faisant mutuellement miséricorde.
Et puis, il y a les rencontres. Sur la route, le pèlerin croise des visages, reçoit autant qu’il donne. Depuis 50 ans, combien de paroisses, combien de fidèles ont croisé notre route ? Peut-être, avons-nous été pour certains, ces compagnons qui redonnent courage quand la foi défaille et que le doute s’installe. Nous avons aussi tant reçu des fidèles, de votre fidélité.
Un pèlerinage n’est jamais une boucle fermée. Il a un but. Et pour nous, ce but n’est autre que la sainteté. Non pas une sainteté abstraite ou inaccessible, mais celle du quotidien : célébrer fidèlement, aimer concrètement, servir humblement et joyeusement.





La fidélité malgré les épreuves
Jésus nous dit dans l’Évangile de ce jour : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous » (v. 18). Il parle clairement de la haine que le monde a eu envers lui et aura envers nous, ses disciples. Et dans la prière, lors de la sainte Cène, il demande au Père de « ne pas retirer ses disciples du monde, mais de les défendre de l’esprit du monde » (cf. Jn 17, 15).
Le pape François nous a beaucoup alerté contre cette mondanité capable de nous corrompre et de corrompre l’Église.
La mondanité est une plus qu’une attitude passagère, elle peut devenir une manière de vivre, une culture. Elle peut nous imprégner de toute part… C’est un poison insidieux qui prône une culture de l’éphémère, une culture de l’apparence, du compromis, du relativisme, du maquillage. Une culture qui ne connaît pas la fidélité, parce qu’elle change selon les circonstances, et qu’elle négocie tout. Voilà ce qu’est la culture mondaine, la culture de la mondanité. Et Jésus insiste pour nous défendre de cela et il prie pour que le Père nous défende de cette culture de la mondanité, de l’infidélité. Jésus, dans la parabole de la semence qui tombe par terre, dit que les préoccupations du monde – c’est-à-dire la mondanité – « étouffent la Parole de Dieu, ne la laissent pas grandir » (cf. Lc 8, 7). C’est une culture sans fidélité, elle n’a pas de racines.
Il y a quelque chose que la mondanité ne tolère pas : le scandale de la Croix. Elle ne le tolère pas. C’est pour cette raison que quand l’apôtre Jean, dans sa première Lettre, traite le thème du monde, il écrit : « Et telle est la victoire qui a triomphé du monde : notre foi » (1 Jn 5, 4). La foi en Jésus Christ, mort et ressuscité. Pour nous libérer du poison de la mondanité, prions la Vierge Marie afin de vivre de la foi, et que, comme elle, nous puissions tenir debout malgré les épreuves de nos vies. « Dans la nuit, la fidélité de l’âme consiste à ne rien préférer à Dieu. » écrit saint Jean de la Croix.
Dans la vie de la Cté, il a fallu tenir, être fidèle, y compris dans l’obscurité. Tenir dans les tempêtes idéologiques comme dans les jours ordinaires. Tenir quand les forces vacillaient. Tenir quand les résultats n’étaient pas visibles. Tenir sans toujours comprendre, parfois accepter de n’être pas compris, mais en continuant de vivre dans la foi, la confiance sans nous conformer, nous accommoder, lâchement aux pressions mondaines.
La fidélité n’est pas la rigidité. C’est cette persévérance humble, enracinée dans l’espérance et la charité. C’est continuer à avancer, parfois lentement, parfois à tâtons, mais jamais lâcher la main de Dieu, comme la Vierge Marie.
Combien, parmi nous ou avant nous, ont porté cette communauté dans la prière, dans le service, discrètement ! Combien ont donné sans compter, sans chercher à être vus, mais simplement parce qu’ils avaient compris que l’essentiel était de rester fidèles.





La fidélité nous ouvre à l’avenir
Et pourtant — car il y a un “et pourtant” — un jubilé ne peut pas être seulement un regard tourné vers le passé. Car la fidélité véritable n’enferme pas. Elle libère. Elle rend capable d’audace. Il ne s’agit pas de s’installer au sommet en disant : “Nous sommes arrivés.”
Ce cinquantième anniversaire est moins un point d’arrivée qu’une halte : une occasion de rendre grâce, de reprendre souffle… et de repartir. Repartir avec la même audace qu’au premier jour. Repartir en regardant le Christ, qui marche devant nous. Repartir avec cette certitude simple et forte : « n’ayez pas peur, j’ai vaincu le monde, je serai avec vous jusqu’à mon retour dans la gloire ».
Aujourd’hui, nous sommes appelés à une audace nouvelle. Non pas une audace bruyante ou téméraire, mais une audace enracinée dans la confiance. Une audace qui ose croire que Dieu n’a pas fini d’écrire cette histoire. Une audace qui accepte de sortir, de se renouveler, de prendre des chemins inattendus.
Il serait tentant, après tant d’années, de protéger ce qui existe, de préserver ce que nous connaissons. Mais l’Évangile ne nous invite pas à conserver, il nous envoie comme des porteurs de lumière au milieu des ténèbres.
Oui, rendons grâce pour chaque pierre posée, pour chaque vie donnée. Mais surtout, ouvrons les yeux vers l’avenir. C’est cela aussi être fidèle.
Car le Dieu qui a été fidèle hier ne le sera pas moins demain.
Il nous précède déjà.
Et peut-être nous attend-il précisément là où nous n’avons pas encore osé aller.
Frères et sœurs, que ce Pèlerinage ne soit pas seulement un souvenir, mais un élan. Que la fidélité reçue devienne fidélité donnée. Que la ténacité d’hier nourrisse notre courage aujourd’hui. Et que l’audace de demain commence dès maintenant. Dieu est à l’œuvre, l’avenir est en germe aujourd’hui
Il est fidèle le Dieu qui nous appelle, qui nous envoie, qui nous aime tant.
Amen.