Homélie de Mgr Gérard Le Stang pour les ordinations diaconales

Chers frères ordinands, 

​Voici donc le jour joyeux et grave de votre ordination diaconale. Vous avez les « aptitudes requises » pour recevoir ce sacrement. On vient de nous le confirmer. Parfois, je suis tenté de demander aussi : « Savez-vous s’ils ont les faiblesses requises ? » au sens de la parole de Saint Paul qui dit : L’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse (Rom 8,26) ;au sens aussi de la faiblesse d’un cœur blessé d’amour, capable d’accueillir l’Eau Vive duCœur de Jésus, un cœur ouvert à la gratitude pour tous ceux à qui vous devez tant, un cœur comprenant de l’intérieur les espoirs et les souffrances des personnes que le ministère vous fera rencontrer. Je vous ai moi-même dit à l’instant, après avis de vos supérieurs : « Vous voici prêts à vous engager au célibat » et vous l’avez fait. Consentement d’hommes libres, décision qui est un témoignage en soi, choix inouïe de consacrer les énergies de votre vie à aimer Dieu et à le faire aimer, le cœur blessé à jamais de ne pas connaître l’amour d’une femme, pour accueillir en vous à la fois l’épreuve de la croix et la joie pascale, promise à ceux qui s’unissent au sacrifice d’amour extrême de Jésus. 

Invité à présider votre ordination cette année, je vous parle en évêque picard. Le portail central de la cathédrale d’Amiens, belle entre toutes, portail dit « Beau Dieu », représente magnifiquement le jugement dernier, évoqué dans la parabole évangélique qui vient d’être lue. On découvre, en ce portail, que le premier des bénis du Père entrant pour y recevoir le royaume en héritage est Saint François d’Assise. C’est une des premières représentations de Saint François, faisant suite à sa canonisation en 1228, deux ans après sa mort, voici 800 ans cette année. 

La mémoire collective, vous le savez, a fait de Saint François un diacre, même s’il n’est pas acquis qu’il fut sacramentellement ordonné. Cela nous permet, aujourd’hui, de voir en lui comme une icône de ce chapitre 25 de Matthieu et en même temps une icône de votrediaconat. Saint François d’Assise entre au ciel car il a discerné le Christ en ses pauvres. Il nous éblouit comme diacre et martyr de la charité, aimé de tous, embrassant les malades, servant les plus déshérités, tout en ayant lui-même épousé Dame Pauvreté, joyeusement, radicalement mais non sans souffrance. Il incarne à la suite du Christ, un exemple puissant pour votre ministère. « Il est l’homme dont les diacres doivent s’inspirer », avait dit le Pape François pour éclairer le choix de son nom.

Le poverello se dépouilla de ses vêtements devant l’évêque d’Assise en déclarant : « Je n’ai d’autre Père que celui qui est aux cieux ». Il choisit le dépouillement, dans l’abandon à la volonté du Père. 

En parlant de dépouillement, toujours à Amiens – vous pardonnerez mon chauvinisme –, on fait mémoire aussi, à trois pas de la cathédrale, et à deux pas du presbytère – où vous aurez le bonheur de séjourner un jour, s’il plaît à Dieu et à vos supérieurs -, du partage de son manteau, aux portes de la ville, par Saint Martin, votre saint patron. Dépouillement bien antérieur au geste franciscain. Nous sommes en 336. Martin a 18 ans. Le Christ, la nuit suivante, lui apparaît en songe, parlant aux anges : Martin, catéchumène, m’a revêtu de son manteau. Martin n’est pas diacre, il juste catéchumène. Déjà, il aime Dieu, il vit dans la foi, et il aime le Christ en ses pauvres. Il pressent que l’unité dans la Trinité n’est « rien d’autre que d’exister pour l’autre dans toute sa pureté » (H.U Balthasar). Il sait la beauté de Dieu qui révèle son summum de gloire sur la Croix de Jésus, gloire qui rayonne mystérieusement dans le corps des pauvres et des souffrants.

Martin accomplit un acte simple, un acte de charité. Il dura quelques secondes mais sa fécondité traverse les siècles. Dans Le désespéréLéon Bloy a ce trait de génie :

​Tout homme qui produit un acte libre projette sa personnalité dans l’infini… Un acte charitable, un mouvement de vraie pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu’à la fin des siècles; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les tempètes, rachète les captifs, convertit les infidèles, et protège le genre humain

​On touche ici à la quintessence du diaconat. Vous avancez en hommes libres pour vivre le martyre de la charité, qui est service d’autrui par amour du Christ. Vous avancez en hommes libres, pour Jésus qui demeure en vous et vous donne sa grâce pour servir. Vous avancez à la suite de Saint François ou Saint Martin et de tant d’autres. On pourrait citer aussi Saint Vincent de Paul, qui en l’espace d’une nuit, non loin d’Amiens, chez un paysan pauvre, convertit son ministère de saint prêtre mondain en apôtre de la charité. Le serviteur, homme libre et obéissant, libre parce qu’obéissant, obéissant parce que libre, saisi et pressé par la charité du Christ, est poussé au don de lui-même. 

Pour moi, vivre, c’est le Christ, et mourir est un avantage. L’intuition mystique de Saint Paul nous donne le vertige. Mourir, un avantage ? Mais oui ! Paul veut se dépouiller,n’être rien pour être tout, avec Jésus Crucifié, pauvre parmi les pauvres, et ne vivre que pourlui, éternellement. 

Le diaconat vous inclut certes dans le ministère hiérarchique, mais pour aller au bout de votre baptême, pour vivre le combat spirituel dans la grâce rude du célibat, et pour tenter chaque jour que Dieu fait, de donner à votre vie la spontanéité divine de la charité, en servant vos frères et sœurs, ceux qui sont dans l’Église et plus encore, ceux qui en sont loin. Voilà pourquoi, c’est vous qui direz désormais l’envoi de la messe : Allez dans la paix du Christ ! Oui, allons dans sa Paix, vivons de Lui, vivons pour Lui, et portons son Nom aux extrémités.

Pour moi, vivre, c’est le Christ, et mourir est un avantage. La confidence de Saint Paul est puissante, tout en percutant aussitôt l’obéissance au réel : mais si j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Le désir du ciel et celui du « travail utile » se rejoignent avec sagesse. Je serai ton instrument Seigneur, abandonné à ta douce lumière, et que tout se passe selon ta volonté. 

Le diaconat est ministère de l’humilité. Cela se voit dans la liturgie. Le diacre est à l’autel, mais si discret. Il ne préside pas, mais il rend présent les absents. Saint Justin de Rome, dans son apologie qui détaille (au II° siècle) les liturgies eucharistiques primitives, dit que le diacre est chargé de porter la communion aux absents, tandis que l’évêque, qui préside,« assure les secours aux orphelins, aux veuves, aux malades, aux hôtes étrangers ; en un mot il prend soin de ceux qui sont dans le besoin ». Il n’est donc pas question pour l’évêque de se dispenser de la diaconie. Notre ministère de prêtres et d’évêques n’a pas de sens sans lacharité du serviteur. Il est demandé à l’évêque au jour de son ordination : « Voulez-vous d’un cœur plein de bonté et de miséricorde, accueillir, au nom du Seigneur, les pauvres, les étrangers et tous ceux qui sont dans le besoin ? » Normalement, il répond ‘je le veux’ !L’évêque et les prêtres restent diacres. Il me plaît de rappeler, avec humour, que dans le rituel du sacre des rois de France, à Reims, l’évêque d’Amiens exerce l’office de sous-diacre ! Un peu humiliant certes, mais il est toujours bon que quelques rites ou quelques actes simples, nous fasse revenir sans cesse à notre vocation diaconale si profonde. 

​Ceci étant, c’est le diacre qui va là où l’évêque ne peut aller lui-même pour porter l’Evangile et servir les plus pauvres. Voilà pourquoi, d’ailleurs, ldidascalie des douze apôtres, au IIIème siècle, dit (non sans humour) : « Les diacres dans leur conduite, prendront modèle sur l’évêque ; cependant, ils travailleront beaucoup plus que lui ». Ils rendront proche l’évêque, c’est-à-dire l’Église des apôtres de Jésus, auprès de tous les lointains. 

​Dans l’Evangile, nous venons d’entendre la question des bien-aimés du Père : Quand sommes-nous venus jusqu’à toi, Seigneur ? Cette question, si étonnée, si candide et si sainte à la fois, puissiez-vous avoir à la poser un jour au Seigneur, et nous avec vous, quand l’heure sera venue de rencontrer enfin celui qui est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. 

Votre ordination vous configure à Jésus. Elle vous unit à Lui. Elle vous donne de lui ressembler davantage, de vivre de sa liberté. Cette liberté intérieure puissante ne s’accommode d’aucune emprise du monde. Elle vous aidera – son pardon vous relevant après chaque revers – à progresser vers le martyre de la charité, négligeant de vous regarder trop vous-mêmes, de vous comparer, pour préférer trouver toute chose en Dieu et voir toute personne dans la lumière du Ressuscité. 

Quelle grâce immense vous est faite en ce jour ! Puisse votre vie de diacre aujourd’hui, et de pasteur demain, ne pas suffire pour le mesurer, vous en émerveiller, et vous ancrer dans la louange de celui qui vous a appelé du milieu de son peuple pour le servir.

Amen.

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