Dimanche 10 mai 2026, à la cathédrale de Tours
Ac 8, 5-8.14-17 – Ps 65 – 1 P 3, 15-18 – Jn 14, 15-21
Frères et sœurs, chers amis,
Vous venez de vivre un moment fort et profond, celui d’un pèlerinage qui vous a conduits de Blois à Tours, pèlerinage d’action de grâces pour les 50 ans de votre communauté, pèlerinage de prière et de fraternité. Ce pèlerinage trouve son accomplissement ici dans cette cathédrale où le Christ nous rassemble et où nous célébrons les saints mystères.
Ce pèlerinage que vous vivez aujourd’hui est à l’image, nous le savons bien, du vrai pèlerinage, essentiel, que représente chaque vie humaine du début jusqu’à la fin.
En effet, nous sommes tous pèlerins partageant la condition humaine, depuis notre conception jusqu’à notre mort. Ce pèlerinage, cette traversée de la vie, est une réalité tout à la fois belle et profonde, avec les relations qui la constituent, les découvertes que nous faisons. Mais cette traversée de la vie est aussi complexe et difficile avec des luttes et des combats, des choix à faire. Le spectacle quotidien des informations nous le rappelle malheureusement. Mais parce que nous sommes chrétiens, disciples de Jésus, de surcroît catholiques, nous savons que nous ne sommes pas seuls dans ce pèlerinage. Car, si comme le dit le Credo de Nicée Constantinople, le Christ est venu « pour notre salut », Il n’est pas venu « que pour notre salut » à la fin du temps, au bout de ce pèlerinage. Le Credo le dit bien, et le Catéchisme de l’Église catholique le commente, Il est venu « pour nous les hommes et pour notre salut ». Il est venu pour nous les hommes, c’est-à-dire pour éclairer notre humanité en nous révélant l’amour du Père, en étant un modèle de sainteté et en nous communiquant la vie divine.
Si la vie humaine peut sembler difficile, comme l’écrira le pape François dans Evangelii gaudium, – qui demeure le texte cadre pour la mission selon le pape Léon – ce n’est pas la même chose de traverser la vie avec Jésus ou sans Jésus : « avoir Jésus n’est pas la même chose que de ne pas le connaître … Marcher avec Lui n’est pas la même chose que de marcher à tâtons ».
Ainsi, la mission de l’Église, au long des âges, est d’aider les hommes à traverser la vie, à accomplir leur pèlerinage jusqu’au salut éternel en révélant l’amour du Père par l’annonce de la Parole, en communiquant la vie divine par les sacrements, en indiquant le chemin de la sainteté qui consiste à servir en vivant le grand commandement de la charité. Mais si ces dons et le salut sont donnés par le Christ – ce salut dont l’Église est dans l’Histoire tout à la fois le signe et l’instrument – pour que ce salut soit manifesté, rendu visible et accessible le Christ a fait don à son Église du ministère ordonné, le don de ceux qui sont appelés, formés, et qui par l’imposition des mains et le don de l’Esprit-Saint communiqueront la vie de Dieu. C’est ce mystère du prêtre que vous portez particulièrement. Soyez-en remerciés. Être prêtre, c’est engendrer à la vie divine.

Chers amis, c’est ce don du ministère ordonné, don du Christ, que l’Église continue d’accueillir pour le mettre en œuvre dans l’histoire, éclairée par l’Esprit Saint qui conduit à la vérité tout entière.
Le soir de sa Passion, vous l’entendiez, Jésus a bien dit aux siens que l’Esprit accompagnerait l’Église qui a sans cesse à approfondir les dons qu’elle a reçus. Pour cela, bien entendu, il y a la recherche théologique et pastorale, mais il y a surtout, pour nous aujourd’hui, la boussole sûre qu’est le second Concile du Vatican, comme aimait le dire saint Jean-Paul II. Il y a aussi le magistère de l’Église qui parle aujourd’hui en particulier par le pape Léon. Il y a quelques mois, il nous a donné des paroles de sagesse pour vivre notre ministère, comme il le souligne, dans « une fidélité pour l’avenir ».
Le pape Léon vient éclairer ce qu’est le ministère de prêtre et la formation des prêtres dans ce texte donné à l’occasion du 60e anniversaire des décrets conciliaires sur les prêtres. Il articule toute sa réflexion à partir de la notion biblique de fidélité qui, comme il le souligne, signifie tout à la fois la grâce de Dieu qui est à l’œuvre et le chemin constant de conversion qui est à vivre. Cette fidélité, qui est au cœur de la pensée du pape sur le prêtre, concerne avant tout l’appel pour servir qui suppose une rencontre avec le Christ et une formation adaptée au ministère dans les temps dans lesquels nous sommes. Cette fidélité passe par un lien fraternel fondé sur le sacrement de l’Ordre qui passe pour vous, en particulier par un mode de vie en commun qui est exigeant mais qui est aussi source de force et de joie. Cette fidélité demande de vivre une dimension synodale, c’est-à-dire de relation avec les évêques, particulièrement pour vous avec les évêques qui vous accueillent dans les diocèses où vous servez, avec les autres frères prêtres, les diacres et les fidèles laïcs avec qui nous partageons la même dignité baptismale.
Mais surtout, pour le pape Léon, s’adressant à tous les prêtres, cette fidélité n’a de sens qu’en vue de la mission en évitant deux tentations : celle d’une mentalité axée sur l’efficacité, les performances et la quantité d’activités et de projets. Une autre tentation de repli sur soi-même. Au contraire souligne le pape, l’essentiel est de faire « transparaître le Christ » dans nos actions, de ne pas lui faire obstacle en « fuyant tout personnalisme et célébration de soi malgré l’exposition publique ». C’est ainsi que le pape nous aide à rester fidèle et surtout à permettre que cette fidélité permette un avenir.


Enfin pour vivre votre pèlerinage, s’il y a la Parole de Dieu, la tradition de l’Église et son magistère, il y a aussi les conseils que nous pouvons nous donner à vivre les uns les autres sur le chemin de notre conversion et de la sainteté.
En ce sens, permettez au 135e successeur de saint Martin de vous partager trois points d’attention qu’il essaie lui-même, pauvrement, de vivre et qui s’enracinent dans le modèle de celui qui a donné son nom à votre communauté. Trois éclairages, trois conseils qui résultent de son propre chemin entre sa rencontre du Christ aux portes d’Amiens et sa vie d’évêque de Tours.
Premier éclairage. Vous le savez, après sa rencontre du Christ à Amiens, St Martin qui est alors militaire va faire le choix de ne plus combattre avec des armes. Saint Martin devient un homme « désarmé et désarmant » pourrait-on dire dans la lumière des propos du pape Léon. Saint Martin fait le choix de combattre désormais d’une certaine manière, non plus par la force des armes, mais par la véritable force qui est celle de l’Esprit. Ce choix conduira certains de ses congénères à vouloir l’exposer en première ligne au cœur d’une bataille qui se préparait, mais la providence conduira l’ennemi à se rendre, avant même que le combat ait lieu, épargnant ainsi Martin. Par son choix, saint Martin nous apprend où est le combat véritable.
Second éclairage. S’engageant sur un nouveau chemin de combat qui est celui du combat spirituel, Martin va passer d’une obéissance militaire, légitime, à une autre obéissance, celle de l’écoute du cœur en allant, comme saint Paul aux pieds de Gamaliel, aux pieds de saint Hilaire de Poitiers pour être instruit de la vraie foi et ne pas « courir en vain ». Pour saint Martin, l’obéissance est cette vertu dont le sens est souvent étouffé et noyé aujourd’hui dans la subjectivité post moderne et mondaine, diluée dans les blogs et autres pourvoyeurs de fake-news. L’obéissance que Martin va mettre en œuvre dans sa vie, suppose un vrai regard théologal de foi qui préserve de la dérive que Charles Péguy lui-même pointera, celle de dérive de la mystique en politique. La tentation est forte aujourd’hui de connaître la définition de la vie théologale et de la foi mais d’oublier simplement de la mettre en œuvre dans une vie spirituelle cohérente et d’oubli de soi-même. Saint Martin nous invite à l’obéissance réelle et non pas sélective.
Troisième éclairage. Engageant le vrai combat qui commence par la lutte contre soi-même et la « mauvaise philautie », comme disaient les pères de l’Église, s’engageant dans l’obéissance dans la lumière de la foi, saint Martin va alors vivre ce qui est, en fait, la vocation substantielle de tout baptisé comme l’a rappelé le concile Vatican II : la vocation à la sainteté par l’union à Dieu dans la charité. Saint Martin va vivre cette vocation par le moyen le plus radical, celui de la vie monastique. Mais cette vocation va porter toute sa vie. Il va vivre la véritable orientation de la vie d’un chrétien qui est l’orientation intérieure. Cette orientation première qui permet de vivre de la vraie liberté, non pas en se regardant soi-même ou en vivant en dépendance du regard des autres, mais en vivant librement dans le regard constant de Dieu qui, Lui, ne regarde pas les apparences mais le cœur et qui à la fin des temps nous le revaudra. Les autres ont déjà reçu leur récompense. Pour cela toute sa vie durant Martin a gardé cette orientation fondamentale intérieure mystique que nous rappelle d’ailleurs Sulpice Sévère : « Jamais Martin n’a laissé passer une heure, un moment, sans se livrer à la prière ou s’absorber dans la lecture ; et encore même en lisant ou en faisant autre chose, jamais il ne cessait de prier Dieu. De même que les forgerons, se reposant au milieu de leur travail, frappent encore leur enclume, ainsi Martin, même quand il paraissait faire autre chose, continuait de prier. »
Chers frères prêtres qui êtes membres de la Communauté Saint-Martin, l’éclairage du pape Léon, les quelques lumières qui nous viennent de saint Martin sont autant de points d’attention qui accompagneront votre marche et qui vous conduiront, au-delà du pèlerinage de nos vies, à la vie éternelle.
Amen.