Le plus optimiste parmi nous peut parfois ressentir une forme de lassitude : crises politiques, économiques, sociales, environnementales ; crise des abus, des vocations… Y-a-t-il une réalité qui échappe à ce constat un peu déprimant : « enfant, on m’a dit que tout irait bien, adulte, je vois bien que rien ne va plus » ?
Les faux enchantements de notre époque
L’époque moderne s’était pourtant chargée de nous vendre (littéralement) des lendemains qui devaient chanter : la science guérira toute maladie, la sagesse universelle résoudra tout conflit, le marché global comblera tout désir. Le tout était accompagné d’une promesse : ce que les religions vous offrent gratuitement pour l’au-delà, nous vous le vendons pour ici-bas. On a donc remplacé la poésie d’un monde connecté au Ciel à la déprimante logique d’un monde connecté en Bluetooth. Et ça n’a pas fonctionné. Le monde occidental, qui espérait que sa libération du monde invisible allait faire émerger l’homme nouveau, débarrassé des chaînes de la religion, a la gueule de bois. Car le spirituel, qu’on avait évacué par la porte de la raison, fait son retour par la fenêtre de la superstition.

C’est ainsi que l’on constate un premier faux enchantement qu’il convient de désigner sous l’expression de néopaganisme. Dans ses pratiques, le néopaganisme se caractérise par une tentative de répondre à la soif de transcendance par une divinisation du monde créé. Le monde est donc réenchanté par la croyance que des énergies invisibles nous unissent ou nous détruisent, que telle pierre frottée frénétiquement au bon endroit vous guérira aussi bien du mal de dos que d’un amour déçu. On a remplacé les arbres sacrés antiques par de l’encens tantrique, mais on est dans la même idolâtrie que celle des temps passés, teintée en plus d’un individualisme dont nos anciens étaient incapables. L’homme est alors enfermé dans une horizontalité désespérante, puisque tout peut être Dieu : les pierres, les arbres, le vent, mon chien…
En réalité, le monde n’a rien perdu de son enchantement : c’est nous qui avons perdu notre capacité à être enchanté par lui.
Le second faux enchantement est l’enfant tardif du matérialisme. Puisque l’humanité n’aime pas le monde dans lequel elle vit (et qu’elle a contribué à corrompre), elle se réfugie dans ce qu’on pourrait appeler un hédonisme technologique. Ton corps ne te plaît pas ? Tu peux être qui tu veux dans le métavers ! Ton travail est abrutissant ? Passe ton temps libre sur les écrans, et tu oublieras tout cela ! Tu ne sais plus parler avec ton voisin ? Ne t’en fais pas, ChatGPT remplacera avantageusement toute interaction avec des humains qui ne sont pas aussi fiables et qui sentent des pieds. Pascal avait tout dit avec son divertissement. La course à la technique, à la technologie, cache mal, sous des apparences de progrès, une terrible régression : celle d’un monde où l’horizon de l’homme est aussi petit qu’un écran de smartphone, et sa vocation éternelle remplacée par la course aux likes.

Réapprendre à être enchanté
Alors le monde est-il vraiment désenchanté ? En réalité, le monde n’a rien perdu de son enchantement : c’est nous qui avons perdu notre capacité à être enchantés par lui. Et un véritable réenchantement chrétien passera forcément par la restauration de notre capacité symbolique. Il s’agit de voir les choses telles que Dieu me les donne, de réapprendre à m’émerveiller devant la création, mon prochain, mon travail, ma vie elle-même, pour y discerner la trace de Dieu. Pour m’y aider, la liturgie de l’Église se pose en véritable école du réenchantement : tous les symboles qui y sont utilisés : l’eau, le vin, le pain, l’huile, les vêtements, l’orientation, la lumière … me rappellent que toutes les réalités peuvent devenir des instruments pour mon salut.
Dans Desiderio desideravi, et à la suite de Romano Guardini, le pape François affirme que dans la liturgie, les réalités créées trouvent leur accomplissement ultime : l’eau a été créée en vue du baptême ! L’huile n’est jamais autant huile que lorsqu’elle est utilisée pour être le signe efficace du don de l’Esprit Saint ! Les beaux ornements liturgiques ne sont pas une coquetterie s’ils évoquent l’attente du jour où nous seront revêtus du salut ! Les chants ne sont jamais plus beaux que lorsqu’ils s’élèvent, malgré la voix mal assurée du chantre, vers Celui qui seul mérite nos chants de fête ! La faible flamme du cierge n’est jamais plus lumière que quand elle brille au sommet du cierge pascal, symbole du Christ ressuscité ayant vaincu la mort ! Enfin, le pain et le vin ne sont jamais plus nourrissants et désaltérants que lorsqu’ils trouvent leur accomplissement dans les offrandes eucharistiques.
Alors, pour redécouvrir le monde enchanté que Dieu nous donne, allons à la Messe !