Nos histoires familiales entrelacent toujours un récit commun et des appréhensions différentes. Parfois même radicalement différentes. Ce décalage entre les événements, leurs interprétations et leurs retentissements dans la sensibilité de chacun peut engendrer beaucoup de souffrances et d’incompréhensions. C’est pourquoi un conflit conjugal ou familial ne se résume jamais à une simple dispute. Il réactive tout un ensemble d’événements passés et de ressentis enfouis.
Pardon et mémoire familiale
Traverser un conflit familial requiert donc un exercice de relecture personnel et plus largement familial. Le prêtre et psychothérapeute Amadeo Cencini évoque à ce sujet trois formes de mémoire qui coexistent en nous. La mémoire des faits correspond aux événements objectifs de notre histoire : ce qui s’est réellement passé, les paroles dites, les actes posés, les ruptures ou les moments de joie. La mémoire émotionnelle, c’est la trace affective que ces événements ont laissée en nous. Cette mémoire est souvent plus floue, plus difficile à exprimer et surtout très personnelle. Les membres d’une même famille n’ont jamais la même mémoire émotionnelle.

Clarification et réconciliation
Un travail personnel de clarification est souvent nécessaire pour unifier ce que nous avons vécu et ce que nous avons ressenti. Ce travail peut se faire seul ou bien à travers un accompagnement thérapeutique ou une autre forme d’accompagnement bienveillant. Cette étape est nécessaire pour avancer vers un apaisement ou une réconciliation.
Aux côtés de la mémoire des faits et de la mémoire des émotions, il y a une mémoire plus profonde, plus fondatrice : la mémoire spirituelle. Elle n’est pas seulement une interprétation spirituelle de notre histoire, mais elle constitue un véritable acte de foi en la présence de Dieu dans les événements de notre existence personnelle et familiale.
Histoire biblique et mémoire spirituelle
Dans la Bible, Dieu demande sans cesse à son peuple de se souvenir et de reconnaître sa présence : « Souviens-toi de tout le chemin que le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir. » (Dt 8, 2) Le peuple d’Israël a été formé à relire son histoire – même les épisodes les plus sombres: l’esclavage en Égypte, l’exil à Babylone, les infidélités répétées – non pas dans une logique de condamnation ou de découragement mais en vue de reconnaître la fidélité de Dieu et le passage de sa grâce.
L’histoire biblique de Joseph, fils de Jacob est un exemple de drame familial : jalousie, trahison, abandon et injustice. Et pourtant, au cœur même de cette histoire déchirée, Dieu se révèle et Joseph découvre en lui la liberté du pardon : « Vous aviez voulu me faire du mal, Dieu a voulu en faire sortir un bien. » (Gn 50, 20)
Cette mémoire spirituelle nous conduit peu à peu au Christ qui assume et guérit toute l’histoire humaine. Sur la croix, Jésus se met de notre côté et donc du côté de nos familles blessées et il intercède pour nous : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23, 34) Par la prière et surtout par la confession sacramentelle, des grâces de pardon et de paix s’immiscent dans nos cœurs.

Pas à pas, dans nos cœurs et nos prières, dans nos relations de tous les jours, sans jamais devenir des sauveurs à la place du Sauveur, demandons la grâce d’être des artisans de paix, humbles et patients.
Relations familiales et vertu d’espérance
Dans certains cas, la réconciliation ne pourra pas se vivre pleinement ici-bas : des situations humaines trop fragiles, des relations définitivement rompues, ou parfois plus tristement et plus rarement des cœurs encore fermés. Mais ces situations douloureuses ne peuvent éteindre l’espérance du Royaume où tout sera réconcilié dans le Christ. Au terme de la « grande épreuve » (Ap 7, 14) celle de notre existence et celle du temps de guérison du Purgatoire, pardonnés du mal que nous aurons commis, délivrés des traces du mal que nous aurons subi et porté physiquement et psychologiquement, nous verrons alors le Prince de la Paix qui « essuiera toute larme de [nos] yeux, alors la mort ne sera plus, il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur. » (Ap 21, 4)
D’ici là, pas à pas, dans nos cœurs et nos prières, dans nos relations de tous les jours, sans jamais devenir des sauveurs à la place du Sauveur, demandons la grâce d’être des artisans de paix, humbles et patients.