La Passion, étape avant le Royaume
C’est chaque année avec émotion que nous entendons la lecture de la Passion, tirée de l’un des évangiles synoptiques le dimanche des Rameaux, et du quatrième évangile le Vendredi saint. C’est l’occasion de se remettre en mémoire ce que le Seigneur a voulu subir pour nous, et qu’il avait annoncé à plusieurs reprises à ses disciples en montant à Jérusalem. Déjà cette optique : « pour nous » et ce détail : « annoncé » nous invitent à ne pas en rester à un niveau simplement « historique ». Il va de soi qu’il est important pour nous que ce qui est raconté dans les évangiles soit véridique. Mais n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel que d’en scruter l’historicité ?
Les récits de la Passion ont été écrits avec soin par chaque évangéliste pour nous faire entendre la totalité du mystère pascal. L’ample récit de saint Matthieu présente l’épisode de l’onction de Béthanie juste avant le texte que nous proposera la liturgie : au cours de cet événement, Jésus prédit déjà, donc avant sa mort, que l’Évangile sera annoncé dans le monde entier (26,12). Plus avant, au cours de l’institution de l’Eucharistie, Jésus annonce qu’il ne boira plus de vin jusqu’au jour où il le boira nouveau dans le Royaume. C’est là qu’il faut chercher le sens des récits : la Passion est une étape avant le Royaume. Si la liturgie ne nous fait pas encore entendre les récits des apparitions du Ressuscité, ce n’est qu’une question d’attente, de préparation. Séparer les Rameaux de Pâques serait bien peu respecter les écrits évangéliques.
La Passion, accomplissement des Écritures
Pour les respecter, il faut les écouter selon leur façon propre de présenter le mystère unique du Christ. Pour cette année, il convient donc d’apprécier les détails soulignés par Matthieu pour faire apparaître la ressemblance entre le serviteur décrit dans le livre d’Isaïe (Is 52-53) et Jésus. Le serviteur, silencieux devant ceux qui lui tondent la laine sur le dos, correspond au silence de Jésus devant les accusations répétées de ses adversaires et de ses juges, au point que Pilate s’étonne devant lui, comme cela avait été prophétisé des rois devant le même serviteur.
N’est-ce pas d’ailleurs étonnant que Jésus, le Verbe fait chair, au lieu de s’exprimer d’une façon qui lui soit propre, se soit abrité sous la prophétie d’Isaïe ? Ce n’est pas une fantaisie de Matthieu : il s’agit clairement d’une volonté de Jésus d’accomplir les Écritures (26,54), au point qu’il refuse que les apôtres combattent pour lui ! Matthieu souligne cela jusque dans les détails de l’achat du champ du potier (27,10), détails qui dépassent largement la volonté humaine de Jésus, et qui sont donc là encore la signature de Dieu lui-même sur le récit de la Passion.
Au sommet de cet accomplissement, la valeur propitiatoire (« pour nous ») de ces événements : nous avons à l’entendre en particulier, quand Matthieu, le seul des quatre qui nous les rapportent, signale dans les paroles de l’institution eucharistique, non pas seulement que le sang est versé « pour une multitude », mais encore qu’il l’est « pour la rémission des péchés ». Dès ce moment, nous avons la clé de tout le mystère de Pâques dont nous pouvons vivre par chaque Eucharistie ! Puisse cette Semaine Sainte nous redonner le désir de vivre en plénitude l’ordinaire de nos jours.
Philippe Seys + prêtre