Le Monde Magazine 07/02/2014

Lorsqu’un journaliste du Monde Magazine vient nous visiter. Article de Benoît Hopquin, Le Monde Magazine, 7 février 2014.

La communauté Saint-Martin, un commando en soutane

 

Ils n’ont qu’un message : l’Eglise est de retour. Souvent en groupe, toujours en soutane, les prêtres de la communauté Saint-Martin incarnent une vision décomplexée, pugnace et clairement identifiable du catholicisme. À travers leurs paroisses, ils tentent de reprendre pied dans la sphère laïque. Leur ostentation suscite des vocations mais aussi les craintes des chrétiens progressistes.

Grégoire-Marie Daniault  (au centre) officie à Meyzieu,  en banlieue lyonnaise, avec Jean-Baptiste Balaÿ (à droite) et Edouard de Vregille  (à gauche). Paul Cossic (à l'extrême droite) est encore séminariste.

Lorsqu’ils ont franchi le seuil du Champ du Coq, le restaurant que vient d’ouvrir l’ancien international de rugby Sébastien Chabal dans la zone industrielle de Meyzieu, les conversations se sont suspendues une fraction de seconde. Puis elles ont repris, l’air de rien.

Il n’était plus que ces quelques regards furtifs, difficiles à déchiffrer. Ils glissaient vers les trois hommes à chaque fois qu’ils retournaient vers le buffet à volonté. Entre deux ravitaillements, Grégoire-Marie Daniault, Edouard de Vregille, 37 ans tous les deux, et Jean-Baptiste Balaÿ, 32 ans, ont raconté leur vie de prêtres. De prêtres en soutane.

L’habit noir a fait le même effet quand les trois ecclésiastiques, ordonnés en 2003, 2004 et 2008, ont débarqué dans la paroisse de la ville, il y a un an. “Notre style était inattendu”, reconnaît Jean-Baptiste Balaÿ. Il détonnait dans cette grande banlieue lyonnaise plutôt populaire, marquée à gauche, véritable terre de mission religieuse. Une poignée de bouffeurs de curé, d’ennemis jurés de la calotte y ont été de leurs “croaa ! croaa !” au passage de ces corbeaux de retour.

“LES GENS NOUS ONT VUS COURIR COMME DE JEUNES CHIENS. ILS ONT APPRÉCIÉ NOTRE ÉNERGIE, NOUS ONT RECONNUS COMME CE QUE NOUS SOUHAITONS ÊTRE, DES PRÊTRES DE NOTRE TEMPS.

A en croire leurs cibles, les quolibets des vieux mécréants n’ont pas duré, pas plus que les préventions des pratiquants. “L’appréhension s’est dissipée, explique Edouard de Vregille. Les gens nous ont vus courir comme de jeunes chiens. Ils ont apprécié notre énergie, nous ont reconnus comme ce que nous souhaitons être, des prêtres de notre temps.”

De fait, une heure auparavant, alors que s’achevait la messe dominicale dans la petite église de Meyzieu, le contact avec les fidèles ne semblait pas souffrir de barrières. Des parents venaient discuter, tandis que leurs rejetons indisciplinés couraient entre les bancs.

Puis, en cette veille de Noël, des paroissiens ont ouvert une bouteille de champagne au presbytère. On a trinqué dans le salon orné d’images pieuses et de sculptures religieuses. Des bouteilles d’alcool étaient rangées dans le buffet. Le prêtre a parlé de sa voiture qui lui causait du souci ; un pompier a évoqué son prochain mariage. Conversation ordinaire d’un curé et de ses ouailles.

 UNE TENUE QUI RÉVEILLE DES SOUVENIRS DOULOUREUX

Mais les plus anciens s’étaient éclipsés discrètement, comme pressés. C’est auprès d’eux que la soutane est le moins bien passée. Pour ces catholiques à tête blanche, cette tenue réveillait des souvenirs douloureux des années 1960, du temps du concile Vatican II. Elle rappelait les querelles schismatiques entre intégristes et modernistes, entre rite de saint Pie X et rénovation de Jean XXIII.

Certains pratiquants ont d’ailleurs déserté la paroisse, dans cette commune très empreinte de christianisme social. D’autres sont arrivés de plus loin, des traditionalistes qui se méprenaient sur le sens de la robe et espéraient une messe en latin.

"Notre style était inattendu", avoue Grégoire-Marie Daniault lorsqu'il est arrivé en poste à Meyzieu (Rhône). L'habit a pourtant fini par être accepté des paroissiens.
“Notre style était inattendu”, avoue Grégoire-Marie Daniault lorsqu’il est arrivé en poste à Meyzieu (Rhône). L’habit a pourtant fini par être accepté des paroissiens. | Photo : Namsa Leuba pour M Le magazine du Monde

Grégoire-Marie Daniault balaie ce qu’il estime d’antiques lunes : “Ce sont des histoires de vieux briscards. Nous, ce que nous souhaitons seulement montrer avec cette soutane, c’est que l’Eglise est là, physiquement présente.” “On a changé de monde, de génération, insiste Edouard de Vregille. Il faut en finir avec les préjugés. Nous voulons qu’on puisse nous identifier clairement dans la société, montrer que nous existons, susciter l’attraction.” “Pour le plus grand nombre, aujourd’hui, la religion est un terrain vierge où tout est à construire”, poursuit Grégoire-Marie Daniault. Il faut s’adapter à cette donne.

UNE ÉVANGÉLISATION FRANCHE ET DÉMONSTRATIVE

Les prêtres évoquent le prosélytisme des autres croyants, des musulmans, de plus en plus visibles dans la commune, des évangéliques, dont l’exubérance attire. La soutane serait donc une manière de contre-offensive, un biais pour “approcher les gens, les apprivoiser”.

Un jour, sur le parking d’un supermarché où il faisait ses courses, Grégoire-Marie Daniault a été interpellé par un homme qui avait repéré son habit. “”Vous êtes prêtre ?”, m’a-t-il demandé. Il m’a parlé de ses soucis, je l’ai écouté. J’ai fini par le confesser, là, sur le parking. Jamais cet homme ne serait venu dans une église.”

Les trois hommes multiplient les exemples de dialogues suscités par la soutane, dans le train ou dans la rue. D’ailleurs, un homme qui les observait depuis la table voisine se lève et s’approche. “Alors, les enfants du Bon Dieu, il y a des âmes à sauver ?”, lance-t-il sans agressivité. La discussion s’engage, se met à rouler sur Jésus et sur le rugby. “Priez pour nous”, demande le supporteur avant de partir voir un match.

UN SACERDOCE PARTAGÉ

Cet affichage de la religion jusque dans la livrée est la philosophie de la communauté Saint-Martin, à laquelle appartiennent les trois prêtres. Ce mouvement fidèle au pape préconise, pour faire grossier, une affirmation des principes du christianisme dans le monde contemporain, une évangélisation franche, voire démonstrative, en plein espace public et non plus seulement dans l’intimité d’une chapelle. Il réhabilite donc le port de la soutane mais prône aussi un sacerdoce partagé : les prêtres sont envoyés dans une paroisse par groupe de trois au minimum, et n’y restent pas plus de cinq ans.

La communauté a été fondée en 1976 par un abbé français, Jean-François Guérin. Elle a longtemps végété, exilée en Italie, à Voltri, une paroisse de Gênes, sous la protection du très conservateur cardinal italien Giuseppe Siri. Revenue en France en 1993, Saint-Martin connaît aujourd’hui une notable expansion, comme si l’époque lui était devenue plus favorable.

C’est là un indicateur supplémentaire de l’indéniable retour, qu’il soit loué ou déploré, de l’Eglise dans la société temporelle et même dans la sphère politique, au sens de la vie de la cité. Une évidence qu’ont incarnée spectaculairement en 2013 les centaines de milliers de manifestants, souvent catholiques revendiqués, qui ont défilé contre le mariage homosexuel.

 MOBILISÉS CONTRE LA LOI TAUBIRA

La communauté Saint-Martin n’a pas été étrangère à la mobilisation contre la loi Taubira. Dès l’été 2012, alors que la hiérarchie hésitait encore à s’engager dans le débat, elle a relayé les doléances de ceux qui voulaient que les catholiques prennent la parole et marquent leur opposition. “Les brebis ont bousculé les pasteurs”, exprime bibliquement un de ses membres.

Nombre des prêtres rencontrés ont participé aux marches à Paris et ailleurs, y compris le 2 février contre la loi sur la famille. Ils souhaitent désormais contribuer au réarmement moral ou moraliste, s’immiscer dans d’autres sujets sociétaux, comme l’euthanasie ou la bioéthique. Ils entendent incarner une nouvelle Eglise, désinhibée et pugnace.

NOUS REMETTONS LA SOUTANE POUR LA MÊME RAISON QUE LES ANCIENS L’AVAIENT ENLEVÉE, POUR MIEUX REDIRE LA FOI AVEC LES MOTS ET LES MOYENS D’AUJOURD’HUI.

La soutane n’est qu’une affirmation symbolique de ce retour sur le devant de la scène. A Châlons-en-Champagne, Jean-Baptiste Bert, 29 ans, ordonné en 2012, la porte même quand il se rend à son entraînement de rugby, la laisse au vestiaire le temps de quelques plaquages puis l’enfile à nouveau.

“C’est un excellent outil de communication, une façon décomplexée d’être et d’être prêtre”, soutient-il. “Le temps est aux signes”, explique à ses côtés Régis Maurel, 31 ans, ordonné en 2008. Nous remettons la soutane pour la même raison que les anciens l’avaient enlevée, pour mieux redire la foi avec les mots et les moyens d’aujourd’hui.” “Certains jours, elle peut être dure à porter”, concède Jean-Baptiste Bert. Dans ces moments-là, il s’habille en clergyman classique.

La plupart des 85 séminaristes de Candé sont issus de familles aisées et pratiquantes.
La plupart des 85 séminaristes de Candé sont issus de familles aisées et pratiquantes. | Photo : Namsa Leuba pour M le magazine du Monde

La communauté Saint-Martin s’est installée dans cette paroisse de centre-ville il y a cinq ans. Les deux prêtres travaillent plus particulièrement avec les jeunes. Pour cette nouvelle génération, la soutane n’évoque rien, si ce n’est le costume de Néo, le héros de Matrix, film américain qu’on dit d’ailleurs “culte”. On les compare souvent à ce personnage mystico-technologique, dans la rue ou à Ozanam, un lycée catholique de la ville où ils se rendent régulièrement. Dans cet établissement, il y a eu quatre avortements, et un élève va passer en justice.

NOUS ASSISTONS À UNE SPIRITUALISATION MALADROITE DE LA SOCIÉTÉ. MAIS ELLE EST LE SIGNE D’UNE RECHERCHE.

Jean-Baptiste Bert estime qu’il a des réponses à apporter à cela. “Dans les années 1980 et 1990, il y avait encore le complexe d’avoir été trop présent, dit-il. Maintenant, c’est fini. Je suis sidéré par la religiosité de remplacement, l’attrait pour le paranormal, par exemple. Nous assistons à une spiritualisation maladroite de la société. Mais elle est le signe d’une recherche.” Sa mission serait donc d’étancher cette soif de croyance.

UNE ATMOSPHÈRE MYSTIQUE

Le rendez-vous se déroule dans le vieux presbytère, derrière Notre-Dame-en-Vaux, une noble collégiale du XIIe siècle. Ils sont quatre à partager cet hébergement, dont le père Jacques Vautherin, 51 ans, un ancien élève de Polytechnique entré dans les ordres. Dans la bibliothèque du bureau trône l’intégrale de saint Thomas d’Aquin. Et puis il y a ces deux jeunes prêtres, belles figures dans ce costume que d’aucuns jugent suranné.

Tout cela crée une atmosphère particulière, à la fois sereine et habitée, quelque chose de mystique, à la Bernanos, l’ordinateur en plus. Ces prêtres, qui manient parfaitement les nouvelles technologies, ont souvent une page Facebook ou un blog. Jean-Baptiste Bert joue d’ailleurs avec un disque dur externe, tandis que Régis Maurel évoque “cette société “post-tout”, qui a perdu le sens des choses”.

Paul Préaux, le représentant de la communauté Saint-Martin, attribue le succès du séminaire de Candé à la "quête de sens" dans une société où "la laïcité est stérile".
Paul Préaux, le représentant de la communauté Saint-Martin, attribue le succès du séminaire de Candé à la “quête de sens” dans une société où “la laïcité est stérile”. | Photo : Namsa Leuba pour M le magazine du Monde

A Candé-sur-Beuvron, près de Blois, le siège de la communauté et son séminaire occupent un ancien château où la pierre résonne et le parquet craque. Paul Préaux, 49 ans, est le “modérateur général”, c’est-à-dire le représentant de la communauté, son garant auprès de la hiérarchie catholique. Tandis qu’il parle, cet homme au fin sourire et au verbe précis ne cesse d’arpenter son bureau de long en large, les mains dans le dos. Il se poste parfois devant la fenêtre, regarde par la croisée la campagne encore noyée de brume.

 Ce faisant, l’abbé disserte sur les valeurs, “la quête de sens” et la “course au bien-être matériel”, sur “la crise de la société en général et celle de l’Eglise en particulier” qui ont eu tendance, l’une et l’autre, “à tout jeter par la fenêtre”. “La laïcité telle qu’on la vit actuellement est stérile, dit-il. Pourquoi la dimension spirituelle ne pourrait-elle s’exprimer dans la sphère publique ?” Il s’agace de la “société du prêt-à-penser”, considère dépassées les valeurs de Mai 68 : “Il est interdit d’interdire, s’éclater dans tous les sens, ça ne fonctionne plus. Il faut revenir à un certain cadre.”

Le prêtre doit, selon lui, “réassumer le rôle de guide spirituel, être disponible, faire partie de la vie des gens”. “La soutane montre notre fierté d’appartenance”, ajoute-t-il. Les membres de la communauté se font appeler “Don” plutôt que “père”, un souvenir de l’exil italien, se saluent front contre front, selon une tradition bénédictine qui remonte au Ve siècle. Ils ne cachent plus leur chapelet et s’initient au chant grégorien. “Pourquoi se priver de ce qui est beau ?”

Les séminaristes peuvent se détendre à la salle de sport.

C’est là une mise en scène assumée, un rituel démonstratif qui colle au temps. Les responsables de la communauté savent également utiliser les médias pour la bonne cause, celle de Dieu évidemment. Récemment, ils ont accueilli une équipe de “Téléfoot” qui a suivi avec eux le match France-Ukraine. Se montrer pour exister, selon le credo de la société du spectacle. “La religion catholique est parfois très cérébrale, constate Paul Préaux. Il faut respecter la piété populaire, développer un christianisme accessible à tous.” D’où cette ostentation assumée, calculée même, dans le but de convertir de nouvelles âmes autant que d’entretenir la foi des convaincus.

Les séminaristes de Candé acceptent l’extrême rigueur de l’éducation, qui confine à une ascèse. Le lever se fait à 6h30. Les journées sont chargées, ponctuées d’offices, de l’aurore au crépuscule, ou plutôt des laudes aux complies. Les repas sont pris, expédiés plutôt, en commun et en silence, tandis qu’un élève lit un passage de l’Evangile, ce jour-là selon saint Matthieu. Au petit déjeuner, ils écoutent les exhortations du nouveau pape François. Le cérémonial s’achève par une prière en latin et quelques consignes qui n’appellent pas de discussion.

DES VOCATIONS QUI SE MULTIPLIENT

Malgré sa rigidité, ou en raison de celle-ci, ce corpus intellectuel et moral séduit de plus en plus de jeunes. Les vocations se multiplient. Trente et un nouveaux inscrits cette année (contre quatre il y a dix ans), et déjà les candidatures affluent pour la rentrée prochaine. Louis-Hervé Guiny, 40 ans, responsable des études depuis neuf ans, évoque ses chiffres ronflants, cette croissance exponentielle, avec une modestie embarrassée, tant ils sont à rebours de la crise de la prêtrise.

Le séminaire compte à lui seul 85 élèves quand il ne s’en recense que 650 dans toute la France. “Ils viennent chercher du sens, quelque chose qui dure”, explique Don Louis-Hervé, ordonné en 2000, après s’être un temps destiné à la carrière militaire. Ses parents, engagés dans le christianisme social, avaient cette façon de pratiquer leur foi en immersion “comme le levain dans la pâte”.

Le fils ne partage pas cette conception, voit dans les prêtres-ouvriers les exemples d’“une génération de chrétiens qui ont perdu leur identité”. “Je souffre que notre Eglise soit lente à s’adapter au monde. Or le monde attend que l’Eglise prenne plus de place. Elle apporte de l’humain, du lien social vrai et cohérent, de la naissance à la mort. Il faut lutter contre la vision de l’homme économique, qu’il soit libéral ou communiste. La tristesse ordinaire, le malaise général montrent la fin de cette vision. L’Eglise doit incarner le primat de l’homme esprit sur cet homme économique”, explique cet inconditionnel de Georges Bernanos.

Jean-Rémi Lanévère, adjoint du responsable des études au séminaire de Candé, 32 ans, est agrégé de philosophie et diplômé de l'Ecole normale supérieure : "J'étais sur les rails, parti pour enseigner. C'était un hiatus constant."
Jean-Rémi Lanévère, adjoint du responsable des études au séminaire de Candé, 32 ans, est agrégé de philosophie et diplômé de l’Ecole normale supérieure : “J’étais sur les rails, parti pour enseigner. C’était un hiatus constant.” | Photo : Namsa Leuba pour M le magazine du Monde

Adjoint du directeur des études, Jean-Rémi Lanavère, 32 ans, a été de ceux qui ont ainsi cherché et trouvé. Collège Saint-Jean de Passy, lycée Carnot, prépa Henri-IV, Ecole normale supérieure, agrégé de philosophie à 23 ans : “J’étais sur les rails, parti pour enseigner”, résume-t-il. Mais plus il avançait dans cette voie de la raison, plus il sentait l’appel mystique. “C’était un hiatus constant, un affrontement. Finalement, je suis entré au séminaire avec une liste de raisons. En réalité, il n’y en avait qu’une seule : “Parce que c’était Lui, parce que c’était moi”.”

Outre cette vérité de Montaigne, Don Jean-Rémi dit avoir trouvé à Candé “une monnaie de bon aloi” pour sa vie. Depuis, il ne cesse de polir cette pièce : il prépare à l’Ecole des hautes études en sciences sociales une thèse de doctorat sur “la dimension politique et la loi naturelle”, inspirée de saint Thomas d’Aquin.

LA PROMESSE D’UN SALAIRE DE 800 EUROS PAR MOIS

Tandis que s’élèvent des voix venues de la classe de chant grégorien, une quinzaine de séminaristes âgés de 21 à 33 ans défilent comme à confesse. Plutôt issus de familles aisées et pratiquantes, ils débitent leur cursus, pour la plupart impressionnant. Guillaume Sebaux était fiscaliste dans un cabinet d’avocats d’affaires. Augustin Azaïs a fait Sciences Po et Centrale avant de travailler dans le cabinet d’audit Deloitte. Nicolas Benedetto travaillait comme ingénieur dans un bureau d’études géotechniques. Christian Cantale oeuvrait dans la finance à Genève “avec des perspectives intéressantes”. François Reynes est docteur en sciences politiques, François de Villeneuve agrégé de chimie.

Ils ont tous abandonné leur plan de carrière et l’assurance d’une bonne situation pour la promesse d’un salaire de 800 euros par mois. Quand on leur demande dans quelles circonstances leur est née la vocation, ils affichent un sourire charitable pour le béotien. Comment parler de “l’appel”, de ce moment où le doute devient certitude ?

Par bonté d’âme, ils tentent une explication. “C’est la meilleure réponse que j’ai trouvée à la question : ” Qu’est-ce que je veux faire de ma vie ?””, résume Benoît Thocquenne. “Un jour, j’ai vu des prêtres heureux et je me suis demandé pourquoi”, témoigne Xavier Camus.

LA SOUTANE COMME ÉTENDARD

Les séminaristes sont en revanche plus prolixes quant au choix de Candé plutôt qu’un autre séminaire. Un des arguments tient à la vie de groupe en paroisse. Beaucoup redoutaient la solitude des presbytères. Le partage des bons et des mauvais moments entre prêtres permet de supporter plus facilement le célibat, “cette forme de renoncement pour un désir plus grand, celui de mettre Dieu au centre de sa vie”, comme le définit l’un d’eux, Jérôme Bertrand.

Ils acceptent l’idée de la soutane comme étendard, savent qu’il faudra apprendre à la porter “avec le sourire”. Au-delà, ils adhèrent à l’idée d’une Eglise plus vindicative. “Nous reprenons le micro”, résume Stanislas Martin, qui a arrêté sa médecine en quatrième année pour venir ici.

Plus que le sport et les discussions entre camarades, ce sont les offices qui ponctuent la journée.
Plus que le sport et les discussions entre camarades, ce sont les offices qui ponctuent la journée. | Photo : Namsa Leuba pour M le magazine du Monde

Les élèves reçoivent peu de visites et sortent rarement. Ils ne sont d’ailleurs guère sujets à la tentation dans ce bourg de 1 400 habitants. La tenue vestimentaire des impétrants est stricte, le téléphone portable prohibé, l’accès à Internet, à la télévision et à la presse réglementé, la bibliothèque aux 40 000 volumes est tournée presque exclusivement vers la spiritualité. Seuls la partie de football sur un terrain propice aux entorses, une promenade dans le parc de 12 hectares, une séance sporadique de cinéma ou un passage par la salle de musculation où tournoie un sacrilège sac de boxe apportent une respiration.

Malgré ces contraintes monacales, force est de constater que le séminaire respire une formidable joie de vivre. Il y règne une ambiance semée de silences et d’éclats de rire, une atmosphère à la fois désuète et juvénile. On y enseigne le latin et on y cite Les Tontons flingueurs ou la série humoristiques “Kaamelott”. On s’y sent dans et hors du monde. Le visiteur ne sait trop s’il est conduit vers le passé ou le futur… “Notre objectif n’est pas de restaurer les temps anciens mais d’en tirer ce qui est immuable pour répondre aux attentes d’aujourd’hui”, propose Louis-Hervé Guiny en guise de clé.

Le séminaire a compté 31 nouveaux inscrits cette année : des chiffres à rebours de la crise de la prêtrise.
Le séminaire a compté 31 nouveaux inscrits cette année : des chiffres à rebours de la crise de la prêtrise. | Photo : Namsa Leuba pour M le magazine du Monde

Pour cette capacité à sentir les interrogations de l’époque et à lui offrir des réponses qui se veulent éternelles, la communauté Saint-Martin suscite donc un intérêt qui dépasse les frontières. Phil Dieckhoff, 26 ans, un Allemand d’Aix-la-Chapelle, ou Xandro Pachta, 27 ans, un Autrichien de Vienne, tous deux parfaitement francophones, ont ainsi choisi le Loir-et-Cher. “J’ai été attiré par le charisme qui se dégageait de la communauté”, explique Xandro Pachta. “En Allemagne, l’idée que l’Eglise participe à la vie publique est encore admise”, assure Phil Dieckhoff. Les deux impétrants espèrent faire des émules dans leur pays. La communauté s’est aussi installée à Cuba.

DES PROJETS D’AGRANDISSEMENT

Le séminaire se sent désormais à l’étroit dans ses murs de Candé. Il rêve de prendre ses aises et doit déménager, en 2014, dans une abbaye à Evron, près de Laval. Un lourd investissement qui se chiffre en millions d’euros et nécessite un appel aux dons. Ce soir-là, dans la paroisse des Blancs-Manteaux, au cœur de Paris, Paul Préaux, le modérateur général, et Pascal-André Dumont, l’économe général, présentent le projet à quelques paroissiens bien installés dans la vie.

La riche bibliothèque de Candé compte 40 000 volumes, presque tous consacrés à la spiritualité.
La riche bibliothèque de Candé compte 40 000 volumes, presque tous consacrés à la spiritualité. | Photo : Namsa Leuba pour M le magazine du Monde

On est assez loin des nourritures célestes : il est très prosaïquement question de fonds commun de placement, d’abandon d’usufruit, de contrats d’assurance-vie… Les conférenciers manient avec dextérité les outils financiers mais expliquent qu’ils refuseront tout argent des laboratoires pharmaceutiques qui “travaillent sur des cellules souches”, une voie de recherche contraire à leurs principes. Dans tout le pays, quelques milliers de pratiquants apportent ainsi un soutien sonnant et trébuchant à l’institution.

L’AILE GAUCHE DE L’EGLISE S’INQUIÈTE

L’épiscopat français, lui, s’est longtemps montré méfiant envers cette communauté, jugée par trop militante et rétrograde. Elle n’avait le soutien que de l’aile conservatrice des évêques. Mais de plus en plus de diocèses en manque de prêtres demandent aujourd’hui la venue de ces commandos en soutane. “Trente-trois évêques me proposent des paroisses”, assure Paul Préaux. Un évêque issu du mouvement vient même d’être nommé à Bayonne, non sans quelques remous sur place. L’aile gauche de l’Eglise s’inquiète de ce qu’elle estime être une contamination de l’intérieur par l’esprit réactionnaire.

Benoît XVI avait conforté la communauté dans son assurance doctrinale, son intransigeance diront ses détracteurs. Le pape François, lui, exprime sa volonté de porter la bonne parole dans l’espace public, d’utiliser l’image. La communauté Saint-Martin se sent ainsi dans l’air du temps.

Articles 2012-2013

Don Louis-Hervé Guiny « Benoît XVI a été le formateur de nos séminaristes »

ARTICLE | 23/03/2013 | Numéro 1832 | Par Jean-Claude Bésida

Don Louis-Hervé Guiny, responsable du séminaire de la Communauté Saint-Martin :
« Par sa manière même de célébrer la liturgie, Benoît XVI a transmis l’essentiel, avec lequel nous sommes en symbiose et en communion. Par ailleurs, il s’est souvent adressé spécifiquement aux séminaristes. Et ses intuitions théologiques et spirituelles sont très précieuses.
Il rappelle discrètement et fortement les choses les plus importantes et les plus simples – comme le prêtre est d’abord l’homme de la prière. Pour des futurs prêtres qui peuvent avoir un fort désir d’action, il est important d’être ainsi ramené toujours à l’essentiel qui est l’intériorité.
Enfin, il montre aux séminaristes l’importance de la réflexion. Là où Jean-Paul II a pu donner le goût de la force apostolique et de l’audace, Benoît XVI montre le sens de l’étude sérieuse et de la réflexion. Avec une honnêteté qui nous a impressionnés dans ses ouvrages sur Jésus : il se remet en question alors qu’il est le pape. Quelle humilité intellectuelle !
Sa cohérence enfin est très éloquente : le geste même qu’il a posé de renoncer à sa charge illustre bien le risque de la foi. Il pose un geste de foi, geste qui pourrait ne pas être compris, mais il s’abandonne quand même à la Providence. Cette façon de faire complète bien celle de Jean-Paul II qui avait choisi de rester jusqu’au bout.
Sa manière d’exercer sa charge pontificale est très importante pour nous, Communauté Saint-Martin. Il a en effet toujours montré qu’on est serviteur de l’Église et jamais au-dessus. Il sert l’Église. Bref, on pourrait presque dire que c’est lui qui a formé nos séminaristes ! »

Don Louis-Hervé Guiny : « Le prêtre est là pour bousculer les âmes »

INTERVIEW | 16/07/2012 | Numéro 1797 | Par Propos recueillis par Samuel Pruvot

Pénurie des vocations, société sécularisée… Quelles sont les ­conséquences sur la perception de l’identité du prêtre ? L’éclairage du responsable du ­séminaire et de la formation des jeunes prêtres de la Communauté Saint-Martin.

FC : Que reste-t-il aujourd’hui du ministère sacerdotal ?

Don Louis-Hervé Guiny : “Il faut d’abord savoir que la place des prêtres a toujours beaucoup évolué dans l’histoire de l’Église, en France et dans le monde entier. Mais il faut distinguer ce qui change vraiment et ce qui ne change pas. Par exemple, en Europe, le nombre de prêtres a beaucoup diminué, mais le ratio prêtres/fidèles reste le même. Et il reste encore beaucoup plus de prêtres par catholiques en Europe que dans les anciens pays de mission.
Ceci dit, le ministère sacer­dotal est amené à beaucoup évoluer. C’est l’une des difficultés qui attendent les prêtres à notre époque : ils doivent vivre dans des structures qui se ­transforment très vite. Je pense à leur rapport aux laïcs, aux paroisses, aux ­missions. Il suffit de voir l’audit qu’a fait Mgr Pascal Roland dans son diocèse de Moulins (cf. FC n° 1790) pour comprendre que tout cela va changer très vite. C’est pour cela que l’Église a toujours cherché à discerner ce qui est invariable et ce qui est évo­lutif dans l’identité sacerdotale.
Dans ce contexte, il faut beaucoup insister sur le caractère invariable de l’identité sacerdotale dans la formation des prêtres. Plus un prêtre est conscient de son identité, plus il sera libre – sans en faire un refuge – d’adopter de nouvelles formes d’exercice de son ministère. Le prêtre doit apprendre à être très souple, docile et inventif, pour laisser la première place à l’Esprit Saint, « se laisser à l’Esprit », comme disait Monsieur Olier, le fondateur des Sulpiciens.”

FC : Sur le fond, qu’est-ce qu’un prêtre ?

“Les repères sont contenus dans la réflexion du concile ­Vatican II, mais aussi dans les nombreux enseignements de Jean-Paul II (notamment Presbyterorum ordinis) et de Benoît XVI. Pour définir la mission du prêtre, l’Église parle des tria munera, des trois charges du prêtre : celui-ci a pour mission d’enseigner, de sanctifier, et de gouverner. Tout le défi d’aujourd’hui est ­d’accorder ces trois charges. Le prêtre va-t-il devenir un aumônier de laïcs ou un pasteur d’âmes ? Je dis souvent que la vie du prêtre doit être articulée sur trois piliers : un pilier paulinien, c’est-à-dire missionnaire ; un pilier pétrinien, c’est-à-dire pastoral ; et un pilier johannique, c’est-à-dire contemplatif.
Le prêtre est aussi appelé à une grande cohérence dans son style de vie, parce qu’il est un signe nécessaire dans le monde, qui attire et dérange à la fois. J’aime beaucoup cette citation du cardinal Suhard, l’ancien archevêque de Paris : « Le prêtre doit être dans le monde le ministre de l’inquiétude ». Il doit inquiéter les âmes, les bousculer sur les vraies questions de la vie.
Aujourd’hui, les prêtres sont appelés à une grande exigence, pour conduire les hommes à une manière nouvelle d’aimer. En ce temps de crise des vocations, où le prêtre pourrait être écrasé par son ministère, je remarque que Benoît XVI insiste énormément sur l’importance de la prière.”

FC : Qu’a apporté Vatican II à la réflexion sur l’identité du prêtre ?

“Le concile nous a offert un très bel approfondissement de l’identité du prêtre, en insistant notamment sur le fait qu’il est « consacré pour la mission ». Le sacerdoce n’est pas un but en soi. Cela a permis de sortir d’une forme de cléricalisme. Il est très important de garder cela à ­l’esprit dans la réflexion sur l’identité du prêtre : celle-ci ne vaut qu’en vue de la mission envers les âmes. Grâce à cela, le rôle du prêtre s’est beaucoup ouvert, et sa place a été mieux définie, que ce soit par rapport aux laïcs ou par rapport aux évêques.
Quant à la mission du prêtre, Vatican II a été marqué par un grand débat entre deux tendances, l’une mettant en avant la vie spirituelle du prêtre, et l’autre son ministère. Il a résolu la question en répondant qu’on ne pouvait pas faire passer l’une avant l’autre, et que les deux aspects se nourrissaient l’un l’autre.”

FC : Comment répondre aux défis que pose la situation actuelle de l’Église et des vocations ?

Déjà, cette situation rappelle aux prêtres que les Apôtres n’étaient que douze ! Mais au-delà, il me semble que l’on pourrait améliorer les relations humaines dans l’Église. Étre plus attentif au charisme des prêtres dans les nominations. Dans les diocèses et les communautés, on manque parfois d’audace dans ce domaine. Il est important que le prêtre tienne à la fois l’exigence de la mission et celle de la prière.
Mais, dans ce cadre, il faut être souple. La fonction d’un curé est d’avoir en premier lieu le souci des fidèles de sa paroisse, et d’administrer celle-ci. Elle convient mieux à des prêtres qui ont la fibre pétrinienne. Un aumônier de jeunes, lui, aura plutôt pour mission d’aller à leur rencontre, dans un contexte de première évangélisation. C’est plutôt l’aspect paulinien du ministère.

FC : La relation entre prêtres et laïcs évolue aujourd’hui. Où se situe l’autorité du prêtre ?

Benoît XVI insiste beaucoup sur l’autorité du prêtre, mais il s’agit d’une « autorité de service ». Le prêtre est au service de la ­sainteté des laïcs. L’autorité du prêtre n’est pas la sienne, mais celle du Christ Tête, Pasteur, et Époux, auquel il est configuré. Il y a un lien existentiel entre le Christ et  chaque prêtre. Celui-ci trouve son unité de vie dans sa participation à la charité pastorale du Christ Lui-même. Et c’est dans l’eucharistie que tout prêtre puise à cette charité du Christ qui lui permet ensuite d’aimer les autres.
Mais dans le domaine de ­l’autorité pastorale, les contours du ministère sont encore un peu flous. C’est l’une des raisons du manque de réponses aux vocations. Les jeunes et les sémi­naristes ont besoin de pouvoir se projeter. Il est dommage qu’en France, où l’on a produit par le passé une très large réflexion sur l’identité et le ministère du prêtre, celle-ci soit devenue presque inexistante. Il y a un rapport entre l’être et l’agir du prêtre. Car c’est dans son identité bien comprise qu’il puise son zèle et sa joie.

Propos recueillis par Samuel Pruvot

Le Figaro Magazine 12/12/2012

Des hommes et des prêtres

La Communauté Saint-Martin, qui forme des prêtres catholiques, vient d’acquérir l’abbaye d’Evron, dans la Mayenne, afin d’y installer son séminaire. Un pari sur l’avenir.

« Des bâtiments d’Eglise qui restent dans l’Eglise, c’est un soulagement. » Guillaume, 21 ans, se réjouit. L’abbaye Notre-Dame d’Evron, dans la Mayenne, vient en effet de changer de propriétaire. Le monument, détenu depuis 1803 par les Soeurs de la Charité, a été officiellement cédé, le mois dernier, au cours d’une cérémonie présidée par Mgr Scherrer, l’évêque de Laval, à la Communauté Saint-Martin, une société qui forme et réunit des prêtres. « C’est tout un héritage de foi que nous allons devoir porter sur les épaules », poursuit Guillaume, qui vient d’intégrer le séminaire de la communauté. L’installation à Notre-Dame d’Evron est prévue pour l’été 2014, après les travaux d’aménagement nécessaires.
     « Nous sommes un corps mobile de prêtres et de diacres qui vivent en communauté et qui se mettent au service des évêques », explique l’abbé Paul Préaux, le supérieur, qui porte le titre de modérateur général de la Communauté Saint-Martin. Forte aujourd’hui de 80 prêtres, celle-ci compte plus de 60 séminaristes, ce qui place sa maison de formation au troisième rang, dans l’Eglise de France, après les séminaires de Paris et de Toulon.
Ces dernières années, le nombre de jeunes qui se sont sentis appelés à la prêtrise et qui ont frappé à la porte de la Communauté Saint-Martin est allé croissant. « La moitié d’entre eux ne se seraient pas engagés si nous n’existions pas », précise le responsable de la formation, l’abbé Louis-Hervé Guiny, qui ajoute : « Nous ne faisons donc concurrence à personne. »

     La communauté doit ses principes à son fondateur, l’abbé Jean-François Guérin, qui la dirigea presque jusqu’à sa mort, survenue en 2005. En 1976, à un moment où beaucoup conjuguaient Marx et l’Evangile, ce prêtre a voulu créer un séminaire pour les candidats au sacerdoce qui, déroutés par la crise de l’Eglise, entendaient rester fidèles au pape, tout en s’inscrivant dans l’enseignement de Vatican II. Soutenu par le cardinal Siri, archevêque de Gênes, l’abbé Guérin a donc établi sa maison de formation en Italie, à l’usage de quelques jeunes Français. En 1993, avec l’accord de l’évêque de Blois, qui avait confié des paroisses à des prêtres sortis de son séminaire, la Communauté Saint-Martin s’est installée à Candé-sur-Beuvron, sur les bords de la Loire.
C’est là, dans une grosse maison offerte à l’Eglise après la guerre, que se trouve aujourd’hui son séminaire. Les lieux n’ont pas été conçus pour héberger une collectivité, si bien que le moindre recoin de l’édifice est occupé. Au fil de la croissance de la communauté, il a fallu transformer le grand salon en chapelle, investir les dépendances et même loger des séminaristes dans le village. Aussi le déménagement à Notre-Dame d’Evron est-il attendu avec impatience, même si le budget de l’opération, qui est un défi et un pari sur l’avenir, reste à boucler. « Nous faisons appel à la générosité des fidèles », souligne le modérateur, l’abbé Préaux.
En attendant, le travail continue à Candé. « Former des prêtres, c’est le plus beau métier du monde », avoue sans complexe l’abbé Guiny, chargé du séminaire. Il connaît bien ses 60 pensionnaires, puisqu’il fait un point mensuel avec chacun d’entre eux. En semaine, l’emploi du temps est immuable. 6 h 30, réveil ; 6 h 55, petit déjeuner ; 7 h 25, méditation individuelle sur un texte sacré (lectio divina) ; 7 h 55, office des laudes ; de 9 h à 13 h, cours magistraux ; 13 h, déjeuner ; de 14 h à 14 h 45, repos ou sport ; 14 h 50, lecture spirituelle ; de 15 h 25 à 18 h 15, étude ; 18 h 25, messe suivie des vêpres ; 19 h 45, dîner ; 20 h 30, chant des complies ou détente ; 23 h, extinction des feux.

     Quatre axes de formation sont privilégiés ici. Formation spirituelle, par la prière. Formation intellectuelle, en six années d’études : métaphysique, anthropologie, exégèse, langues anciennes, théologie fondamentale, théologie morale, Histoire sainte, histoire de l’Eglise. L’enseignement est dispensé par des prêtres de la communauté, dont l’Ecole supérieure de théologie, affiliée à l’Université pontificale du Latran, délivre un diplôme qui a des équivalences dans les grandes universités européennes. Conformément aux directives de Vatican II, la formation philosophique et théologique des futurs prêtres de la Communauté Saint-Martin s’effectue à la lumière de saint Thomas d’Aquin. Si certains séminaristes possèdent un bon niveau d’études en arrivant (avec des cursus allant de la philo à l’Essec en passant par la fac dentaire), d’autres n’ont pas le bac. L’entraide prévaut : lors des heures de travail en commun, les plus expérimentés assistent les autres.

     Troisième axe pour les séminaristes, la formation pastorale. A travers un stage d’un an en paroisse ou l’encadrement de camps de jeunes pendant l’été, c’est le choc du concret. Bertrand, 27 ans, en quatrième année à Candé, raconte : « Je suis entré ici avec une image un peu idéaliste sur «le prêtre, homme du sacré». Pendant mon année de stage, j’ai cependant pu mesurer combien notre société est déchristianisée. Benoît XVI compare avec raison notre époque aux premiers temps de l’Eglise. Le prêtre doit donc commencer par le commencement : apporter le Christ aux hommes qui l’ignorent. »

Quand ils seront prêtres, ils vivront en communauté

Quatrième axe, au séminaire, la formation humaine. « Avant de faire des prêtres, il faut faire des hommes », répètent les supérieurs de la communauté. Selon eux, un bon prêtre, c’est quelqu’un qui, s’il n’était pas célibataire, serait d’abord un bon mari et un bon père. La vie en collectivité, avec ses contraintes (de la vaisselle à la lessive et du ménage au jardinage, ce sont les séminaristes qui font tourner la maison), prépare les candidats au sacerdoce à l’esprit de service, au don de soi.
Humilité, discipline, obéissance, partage, écoute, peu ou pas de téléphone ou d’internet. Ces renoncements sont acceptés, car ils font partie du contrat, d’autant plus qu’ils ouvrent l’esprit à l’essentiel. « Je souhaite, explique l’abbé Préaux, que cette maison soit un lieu où l’on fasse l’apprentissage de la liberté intérieure. »
Trois années de premier cycle, dit de philosophie ; une année de stage ; trois années de second cycle. A l’issue de ces sept années, le séminariste reçoit l’ordination diaconale. Au bout d’un an encore, le diacre accède normalement à l’ordination presbytérale. Huit années en tout sont donc nécessaires, à la Communauté Saint-Martin, pour faire un prêtre. Des prêtres qui, là où ils sont nommés, vivent en communauté, au moins par trois, célèbrent la messe de Vatican II dans sa forme romaine, où le latin a sa large place, et portent la soutane, afin de témoigner de leur état. Actuellement, la communauté est présente dans 12 diocèses. L’abbé Thomas Diradourian, professeur de liturgie à Candé, est vicaire à Saint-Raphaël, dans le Var. « Chez nous, remarque-t-il, le prêtre reste un personnage familier. Notre mission est reconnue, et l’évêque comme la municipalité nous soutiennent. »

     Le modérateur a en attente 25 demandes de prêtres émanant de diocèses français ou étrangers. Pour les satisfaire toutes, il lui faudrait 450 séminaristes… Ceux qui étudient ici, comme dans les autres séminaires français, sont prévenus : une tâche immense les attend. Le long temps de formation qui leur est imposé n’a pour but que de leur donner la force nécessaire à cette mission.
Qu’est-ce qu’un prêtre, selon eux ? « Quelqu’un qui porte la parole de Dieu, mais qui ne sera écouté que s’il aime les gens », affirme Christophe, 6e année. « Un homme de prière, ce qui n’est pas séparable du service des pauvres et des malades », renchérit Pierre-Marie, 5e année. « Un serviteur de la miséricorde de Dieu », conclut Paul, 3e année. Si on les interroge sur leurs modèles, ils citent saint Pierre, saint Paul, saint Vincent de Paul, le curé d’Ars, le Padre Pio ou Jean-Paul II. Impressionnants garçons, qui ont librement choisi une vie radicalement différente des jeunes de leur âge. Ils ne sont nullement à plaindre : ils respirent la foi, la paix et la joie. En souriant, ils répètent une devise de l’abbé Guérin, leur fondateur : « Prendre Dieu au sérieux, sans se prendre au sérieux. »

Jean Sévillia

Ouest-France 24/10/2012

Les prêtres de la Communauté Saint-Martin rencontrent les Évronnais.

les-pretres-de-la-communaute-saint-martin-rencontrent-les-evronnaisLes prêtres de la Communauté Saint-Martin rencontrent les Évronnais

En vente depuis plusieurs années, l’abbaye d’Évron sera cédée par les soeurs de la Charité à la communauté Saint-Martin. La communauté Saint-Martin va racheter l’abbaye pour 2,8 millions d’euros et y réaliser des travaux à hauteur de 3 millions (Ouest-France du mercredi 24 octobre).

Une première réunion publique très suivie

Vendredi soir, plus de trois cents résidents de la paroisse et des environs se sont rassemblés à la salle des Quatre-Vents. Deux prêtres de la communauté Saint-Martin, avec Don Paul Préau, modérateur général, Lavallois d’origine, accompagné de quatre séminaristes, ont animé cette première réunion publique très attendue. Le père David Dugué, curé en charge de la paroisse des Coëvrons, a accueilli toute cette foule. L’un des participants, surpris, a lâché : « Ce soir, il y a plus de monde que le dimanche matin à la messe ! »

Volonté de la communauté de s’intégrer

Cette soirée a démontré la vive volonté de la communauté de s’intégrer à la vie locale, de participer à son animation religieuse, mais aussi, de manière plus large, de la faire vivre. Par exemple, par le football, qui est une de leur passion aussi. Verra-t-on un jour à Évron une finale nationale inter-séminaires ?

Qui sont ces prêtres ?

Une seule question trottait dans toutes les têtes : Qui sont ces prêtres de la communauté Saint-Martin ? « Nous sommes une association de droit pontifical, c’est-à-dire relevant du Vatican, explique le père Paul Préau. Nous ne sommes pas des moines, mais une communauté de prêtres ouverte sur la vie extérieure. Nous sommes des hommes du concile Vatican II. Si nous portons la soutane, c’est uniquement un choix de vie de notre communauté. Nous assurons une formation à des hommes, en six années, pour devenir prêtre, en trois modules fondamentaux : spirituel, intellectuel et pastoral. »

L’abbaye d’Évron, un choix « naturel »

Et de poursuivre : « Après avoir visité dix-sept lieux différents, au préalable, notre choix s’est porté sur l’abbaye d’Évron, de manière naturelle. Ici, nous avons tout ce que nous désirons : l’antériorité bénédictine, l’expérience de 330 années des religieuses, leur spiritualité, des exemples pour notre jeune communauté créée par l’abbé Jean-François Guérin, en 1976. Il y a aussi de l’espace. Nous devons nous soucier du devenir de nos frères, lorsqu’ils ne pourront plus exercer leur mission, même si nous sommes encore jeunes. »
« Nous ne serons fermés à personne, souligne-t-il. On s’inscrit dans une continuité dans le renouveau. »

De nombreuses questions

De nombreuses questions ont été posées : l’accès à l’orgue, l’ouverture des jardins au public, la semaine des arts sacrés, l’exposition du trésor, l’extension au doyenné… Les réponses se résument par un engagement : « Notre ferme volonté est de s’inscrire dans la vie locale, insiste le père Paul Préau. Nous sommes des prêtres issus de Vatican II, rappelez-vous bien de cela. » Il a confirmé que trois hommes, prêtres et diacres ou séminaristes, occuperaient probablement le presbytère actuel, au service de la paroisse, en collaborant avec tous les bénévoles en place, envoyés par la communauté.

Réactions

« Ils ont l’air de vouloir être ouverts, souligne Jean-François Poinot, un Évronnais athée. Je les remercie vivement d’avoir fait le premier pas, de venir à nous rapidement. » « Je suis très satisfaite de leurs propos, annonce Lucie Dieudonnée, chargée des familles à la paroisse. Ils ont un sens d’ouverture, de continuité. Ils expriment le fort désir de collaborer avec les paroissiens. »