Si la vie théologale n’est pas très simple à décrire, c’est d’abord parce qu’elle renvoie à la présence de l’Esprit Saint dans notre âme, réalité divine qui dépasse infiniment notre entendement. Comment comprendre en effet la façon dont nos actions sont élevées à la vie surnaturelle et par là proportionnées à notre destinée divine ? Saint Paul explique dans son épitre aux Romains que « l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœur par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Rendue possible par la foi au Christ, la vie théologale se manifeste ainsi pleinement dans la charité, œuvre de l’Esprit Saint dans le cœur de l’homme.
Un amour qui se donne
La grande révélation par le Christ d’un Dieu qui n’est pas seulement créateur et tout puissant, mais surtout qui aime l’homme, transforme profondément notre relation à lui, mais aussi nos relations aux autres. Dans sa première encyclique, Deus caritas est, Benoît XVI rappelait que l’amour en l’homme est à la fois eros, philia et agape, c’est-à-dire à la fois amour sensible, amitié et amour qui se donne. Ces trois dimensions sont assumées dans l’amour authentique et dans son expression spirituelle qu’est la charité, que saint Thomas d’Aquin décrivait déjà comme une amitié par laquelle l’homme aime Dieu et est aimé de lui.
Un amour qui transforme nos actions
La charité est donc cette disposition infusée en nous par Dieu qui nous fait aimer comme Dieu aime. Mais en quoi aimer de charité transforme-t-il toute notre façon d’agir ? Cette vertu donne en réalité à nos actions une portée surnaturelle, en les orientant vers notre fin ultime, en l’occurrence Dieu lui-même. On comprend pourquoi la charité a une place particulière au milieu des autres vertus, théologales et cardinales. On dit qu’elle « informe » les autres vertus parce qu’elle leur donne leur authentique finalité, en les ordonnant à la vision aimante de Dieu. La charité ne vient pas comme une touche finale couronner une activité déjà parfaite, mais vient au contraire, à l’intérieur même de chacune de nos actions, leur donner ce poids d’éternité. Elle est ainsi la vertu par excellence qui se tient à la source de la vie spirituelle et rassemble toutes les vertus en les ordonnant à l’amour de Dieu. Sans elle, toutes les vertus s’assèchent et perdent leur fécondité. Ainsi celui qui, dans le quotidien de son travail, s’emploie à vivre ses relations professionnelles avec charité oriente vers Dieu des actes qui, en apparence, pourraient sembler extérieurs à l’amour de Dieu.

Un amour qui se donne de la peine
Pourquoi alors parler avec saint Paul d’une charité qui se donne de la peine ? Ne faudrait-il pas voir la charité comme un don de Dieu qu’il s’agit d’abord de recevoir avec gratitude ? Ce serait sans doute oublier le double commandement de l’amour : le Christ nous commande d’aimer, c’est-à-dire de poser des actes d’amour, réponses de la liberté à cet amour reçu. La charité passe ainsi par des actes posés concrètement, ce qui explique peut-être, pour une part, pourquoi le terme de charité a glissé dans un sens populaire pour s’identifier progressivement aux œuvres de générosité. Quoiqu’il en soit, la charité étant une vertu, elle se déploie en actes, et bien souvent en actes qui coûtent quelque chose, parce que se donner implique toujours un certain détachement.
Dans sa correspondance avec son ami Jacques Maritain, le cardinal Journet expliquait que la loi de la charité était « comme celle du feu, de se propager par contagion ». Par nature, la charité déborde d’elle-même et se communique autour d’elle. C’est à ses fruits que l’on peut reconnaître sa présence, fruits de paix, de joie et de miséricorde qui rayonnent comme le signe de cette présence de l’Esprit Saint, à la source de toute vie. Si la charité se donne certes de la peine, elle apporte surtout de la joie !