Brûler de l’amour divin

Don Paul PREAUX

Dans le livre de l’Apocalypse que nous venons d’entendre, nous lisons : « Moi Jean, j’ai vu une porte ouverte dans le Ciel ». Cette porte s’ouvre chaque fois que nous célébrons le sacrifice eucharistique. Le Pape Jean-Paul II écrivait dans sa dernière Encyclique sur l’Eucharistie : « C’est un aspect de l’Eucharistie qui mérite d’être souligné: en célébrant le sacrifice de l’Agneau, nous nous unissons à la liturgie céleste, nous associant à la multitude immense qui s’écrie: « Le salut est donné par notre Dieu, lui qui siège sur le Trône, et par l’Agneau! » (Ap 7, 10). L’Eucharistie est vraiment un coin du ciel qui s’ouvre sur la terre! C’est un rayon de la gloire de la Jérusalem céleste, qui traverse les nuages de notre histoire et qui illumine notre chemin. » (n. 19).

Saint Martin en prière

Aujourd’hui à travers la Présence réelle du Christ, le Seul Saint (tu solus sanctus), nous voyons apparaître la figure de S. Martin. Il va nous manifester sa sollicitude, sa charité encore mieux, dirai-je, que durant sa vie sur terre ; il va manifester sa charité pour tous ses fils réunis. C’est sur cette «quatrième » charité de S. Martin que je vous invite à méditer. En effet, nous ne pouvons pas le réduire à une figure illustre du passé. Il n’appartient pas seulement au ‘trésor’ de l’histoire. Ces fameuses trois charités ne sont pas seulement des modèles, définitivement figées dans les musées de la mémoire humaine. Aujourd’hui, nous le croyons, il est vivant, embrasé de l’amour de Dieu. Nous pouvons lui appliquer ce que dit la liturgie à propos de l’Esprit Saint dans l’hymne de Tierce : « flammescat igne caritas, accendat ardor proximos ». Brûler de l’amour divin! Il va allumer en nous, ses proches, ses fils, le feu de la charité. Dans la Ière préface des saints, après avoir rappelé le rôle des saints à notre égard, nous prions :

“Dans leur vie, tu nous procures un modèle, dans leur intercession un appui, dans la communion avec eux une famille, afin que soutenus par cette foule immense de témoins, nous courrions jusqu’au bout l’épreuve qui nous est proposée, et recevions avec eux l’impérissable couronne de gloire.”

Dans la communion avec saint Martin, nous avons une famille !

A la lumière de sa vie et de sa mort, j’aimerais esquisser quelques traits de la physionomie de l’esprit de famille que voudrait modestement vivre et rayonner la Communauté S. Martin. Cet esprit que nous essayons déjà de vivre entre prêtres et diacres, mais aussi avec les séminaristes et encore avec tous les fidèles du Christ, ordonnés ou non, qui se sentent proches de nous et de l’esprit de saint Martin. Quelques traits caractéristiques et non exhaustifs :

  1. Un homme admirable (O virum ineffabilem) qui a cherché à réaliser la volonté de Dieu toute sa vie.

Tout d’abord, il est important de noter que le grand désir de saint Martin – celui qui marque au fonds toute sa vie spirituelle- est d’accomplir en tout, le plus docilement, la volonté de Dieu : «non recuso laborem, fiat voluntas tua » chantons-nous dans l’Office divin de saint Martin. Or, dans l’Evangile, c’est justement à ce critère que se détermine la vraie parenté du Seigneur : « qui est ma mère, qui sont mes frères ? ce sont ceux qui accomplissent la volonté de mon Père », dit Jésus. Nous touchons là un aspect fondamental de la vie de l’Eglise. Dans l’Eglise, comme dans une famille naturelle ou spirituelle, on ne choisit pas ses frères et sœurs, ni bien sûr ses parents : on apprend à les recevoir dans l’amour et la gratitude. C’est tout un apprentissage, qui parfois demander beaucoup de patience. Mais c’est aussi une telle grâce ! Je vous invite à remercier le Seigneur d’avoir votre famille humaine et spirituelle. C’est une grande joie de faire partie d’une famille, dont chaque membre est voulu par le Seigneur pour notre bien. Chacun, en effet, est un trésor unique, voulu et créé par Dieu.

« Lui qui aimait le Christ de toutes ses forces, son seul Maître »

  1. Un homme uni au Seigneur par une très tendre miséricorde: sa vie de prière intense, sa vie eucharistique.

Il y aurait ici beaucoup de choses à dire. A l’école de saint Martin, nous voulons apprendre à aimer. Il a aimé « en acte et en vérité » parce que de façon presque constante, il était tournée vers le Christ et vers son Père. Le caractère habituel de sa prière nous est rendu par Sulpice Sévère décrivant Martin face à la mort : il a le regard tendu vers les réalités d’en haut, les yeux de son âme sont ouverts, leur acuité est le fruit d’une longue et persévérante habitude qui lui donne de regarder l’invisible comme nous voyons le visible. « Les yeux et les mains toujours tendus vers le ciel, l’âme invincible, il priait sans relâche » (Lettre à Bassula).

Avant d’être un évangélisateur, un fondateur de monastères et de paroisses, Martin a vécu la primauté absolue de la prière : «Impossible de peindre… cette puissance dans les veilles et les oraisons, ces nuits consacrées comme ses jours à la prière… Jamais Martin n’a laissé passé une heure, un moment sans se livrer à la prière ou s’absorber dans la lecture ; et encore, même en lisant ou faisant autre chose, jamais il ne cessait de prier Dieu. » (Vita XXVI).

Mais cette prière n’était pas un doux refuge, ni une évasion futile, encore moins une fuite des autres. Quoique ermite, à Ligugé, Martin se laisse déranger volontiers par les uns et les autres afin de répondre à leurs demandes, en particulier les miracles de guérison qui sont presque toujours des miracles de charité. Contrairement aux abbés orientaux, Martin ne refuse jamais le travail et sait sacrifier à bon escient sa solitude pour apporter le Christ. Ainsi on devine déjà ce qui sera le fil conducteur de toute sa vie : unité entre la solitude et la mission par amour des hommes.

Si nous voulons être fidèles à notre Patron, rien ne justifie de faire passer la prière au second plan. Elle est la source et le ciment de notre vie de famille, de notre fraternité. Dans la préface de S. Martin nous prions ainsi : « Lui qui aimait le Christ de toutes ses forces, son seul Maître ». Demandons à Martin d’aimer le Christ de toutes nos forces, comme lui-même l’a aimé, dans la fougue de l’Esprit Saint. Saint Martin fut d’abord un grand ami du Christ. Il vécut pour le Christ, avec lui et en lui. Il fut profondément enraciné dans l’amitié avec le Christ. Je souhaiterais que chaque frère puisse vivre très concrètement de cet amour inconditionnel, amour total, et puisse le faire rayonner dans sa vie et son ministère presbytéral ou diaconal.

Il faudrait aussi évoquer, même brièvement, sa vie eucharistique. Un globe de feu est apparu sur sa tête alors qu’il célébrait la Messe. Nous avons à découvrir « le mystère de l’Eucharistie – centre mystique du Christianisme – comme le lieu théologique où Dieu ne cesse de sortir de Lui-même et de nous attirer dans son étreinte » (cf. Cardinal Ratzinger). L’Eucharistie est lieu par excellence de la communion des saints. Ecclesia de Eucharistia vivit ! Si c’est vrai de l’Eglise, combien cela devrait être vrai de tout prêtre, spécialement de ceux qui sont sub signo Martini.

Saint Martin et le “globe de feu” : vitrail à Candes-Saint-Martin

  1. Un homme animé par la charité fraternelle : Charitas !

Une devise impressionnante, mais aussi exigeante ! Nous la voyons partout : sur l’en-tête de nos lettres officielles, sur le coffre de nos voitures, etc. Elle doit être écrite d’abord dans nos cœurs par l’Esprit Saint. Il faut accepter de souffrir pour vivre cette chirurgie non d’abord esthétique (encore que la charité nous rendent beaux), mais cette chirurgie christique, car la charité nous permet de ressembler au plus beau des enfants des hommes (cf. Rom 8, 29).

Je voudrais mentionner ici quelques caractéristiques, non exhaustives, de la charité martinienne :

  • Sa simplicité. Nous devons demander à saint Martin de cultiver la vertu de simplicité, celle d’humilité et de douceur. « Martinus pauper et modicus caelum dives ingreditur». « La simplicité ! Ah ! Que cette vertu est admirable ! O mon Dieu, donnez-la nous » (saint Vincent de Paul, Œuvres XII, 304). La simplicité à l’école de saints n’est pas le simplisme. C’est une vertu qui s’oppose à la duplicité. Elle apporte le bien et fait pénétrer sur le chemin de la perfection, la grâce de Dieu aidant. Elle est indispensable pour le prêtre car elle consiste à dire la vérité, sans rien dissimuler, notamment en ce qui concerne la vie du Christ et ses conséquences éthiques sur la vie de l’homme, ayant toujours en vue, le soin des âmes des plus pauvres. Pour saint Vincent, l’exemple vient d’en haut : « Dieu est très simple, ou plutôt, il est la simplicité même… Où est la simplicité, Dieu se rencontre… comme au contraire, ceux qui usent de duplicité sont dans une appréhension continuelle que leur finesse ne soit découverte, et qu’étant surpris dans leurs déguisements,, on ne veuille plus se fier à eux » (XI, 50). Et, il poursuit : « comme en Dieu, il ne se rencontre aucune compromission, nous disons qu’il est un acte très pur et un être très simple, il faut donc bannir tout mélange et n’avoir en vue que Dieu seul. Or, s’il y a des personnes au monde qui doivent avoir cette vertu, ce sont les missionnaires » (XII, 303). La duplicité, c’est la peste du missionnaire, car elle vient pourrir le fruit de son œuvre avant qu’il ne puisse murir dans le cœur du fidèle qui la reçoit.

Saint Martin avec ses frères

  • La vertu d’humilité: « Travaillons à l’humilité, car d’autant plus quelqu’un sera humble, d’autant plus sera-t-il charitable envers le prochain » (XI, 2). Elle est l’écrin de l’Amour selon Dieu. La vertu d‘humilité permet de mieux comprendre l’anéantissement du Christ et sa présence auprès des plus pauvres. Celui qui est humble, communie au Christ. La vertu d’humilité est la vertu de ceux qui se consacrent totalement à Dieu pour l’évangélisation des pauvres. C’est aussi la vertu du vrai bonheur de vivre ! Eh oui !
  • La magnanimité de Saint Martin : sa largesse d’âmes, contraire à tout particularisme, à l’étroitesse, expression souvent de nos peurs des autres, au refus de l’altérité, de la différence. Martin qui fut un profond contemplatif, fut aussi un apôtre de la charité avec les autres : les évêques, les prêtres, les autres fidèles. Que nous puissions être habités par le respect vis-à-vis des évêques, des prêtres, des diacres et des autres fidèles du Christ. A eux tous, nous devons avoir le souci de laver les pieds, de les servir comme des frères très aimés. Qu’on sente dans les frères de S. Martin cette charité du Bon pasteur vis-à-vis de ceux que nous servons. Avoir en dégoût tout ce qui sent l’esprit de domination, de carriérisme, de superbe. Que jamais nous ne perdions notre temps, grand cadeau de Dieu, à critiquer les autres !
  • Faire éclore chacun des frères dans sa grâce spécifique. En bref, vouloir son bien. Que chacun des frères de la communauté puisse vivre dans la perfection de sa propre vocation. Nous sommes dans la même Communauté Saint-Martin, mais chacun doit être lui-même, et aider le frère à devenir ce que Dieu veut qu’il soit, sans jalousie, sans peur. Notre esprit de famille doit aider à cette éclosion.
  • La recherche de l’unité, de la communion est une dimension essentielle d’une vie de famille. L’attitude de saint Martin dans l’affaire priscillianiste est particulièrement éloquente. La pensée de Priscillien, aristocrate espagnol du IVè siècle, tendait à une sorte de gnose, dans la mesure où il pensait que les seuls les vrais ascètes, les spirituels, pouvaient connaître la volonté de Dieu et transmettre la Révélation à d’autres. Le tout était enrobé de perspectives eschatologiques qui n’était pas sans rappeler le dualisme manichéen. Son message s’adressait surtout à une élite intellectuelle. Il y eut en ces temps-là une lutte effrénée contre Priscillien et ses adeptes au point que celui-ci fut exécuté par l’Empereur Maxime. On connait le courage de Martin pour défendre cet homme de Dieu contre l’avis de nombreux évêques gaulois, au point d’être lui-même suspecté de pactiser avec l’hérésie. On sait par Sulpice Sévère que ce combat pour l’unité et la communion ecclésiale a pesé très fort dans la conscience et le cœur de Martin, qui au retour de Trèves se reprochait sa faiblesse.

Martin meurt au milieu de ses frères après avoir rétabli la paix.

  • Un homme qui a vu dans la personne des pauvres, le Christ lui-même. C’est un aspect important de la charité de saint Martin : il fut souvent ému par la personne des pauvres. Ce doit être un trait caractéristique de notre famille spirituelle. Pauvre à ses propres yeux et riche d’une grande vie intérieure, Martin pouvait discerner dans la personne des pauvres, le Christ lui-même. Parce qu’il acceptait sa pauvreté devant Dieu, il était d’autant plus capable de recevoir le témoignage des pauvres de son temps. Je pense ici à ce qu’a écrit le Pape Benoît XVI dans sa première encyclique à propos de la charité : «Le bon pasteur, dit-il, doit être enraciné dans la contemplation. En effet, c’est seulement ainsi qu’il lui sera possible d’accueillir les besoins d’autrui dans son cœur, de sorte qu’ils deviennent siens: «Per pietatis viscera in se infirmitatem caeterorum transferat» (Par les entrailles de sa miséricorde, qu’il prenne sur lui la faiblesse de tous les autres). Dans ce cadre, saint Grégoire fait référence à saint Paul qui est enlevé au ciel jusque dans les plus grands mystères de Dieu et qui, précisément à partir de là, quand il en redescend, est en mesure de se faire tout à tous (cf. 2 Co 12, 2-4; 1 Co 9, 22). D’autre part, il donne encore l’exemple de Moïse, qui entre toujours de nouveau dans la tente sacrée, demeurant en dialogue avec Dieu, pour pouvoir ainsi, à partir de Dieu, être à la disposition de son peuple. «Au-dedans [dans la tente], ravi dans les hauteurs par la contemplation, il se laisse au dehors [de la tente] prendre par le poids des souffrants: Intus in contemplationem rapitur, foris infirmantium negotiis urgetur».» [1]

Que Saint Martin nous accompagne sur la route où Dieu nous attend, et fasse grandir notre esprit de famille.

Oui, vraiment, « Mane nobiscum in aeternum » ! Amen

Don Paul Préaux +

[1] Cf. Benoit XVI, Encyclique Deus caritas est, 7.