Famille Chrétienne 13/11/2015

Communauté Saint-Martin : une réponse à la crise des vocations ?

INTERVIEW | 13/11/2015 | Numéro 1973 | Par Aymeric Pourbaix

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Le jubilé martinien est l’occasion pour la Communauté Saint-Martin, née il y a quarante ans, de préciser sa spiritualité. En revenant à sa source : la charité sacerdotale. Entretien avec Don Paul Préaux, supérieur de la Communauté.

 

Ordinations à la Communauté Saint-Martin, qui compte, en 2015, 104 séminaristes. ©Communauté Saint-Martin

 

Qui est saint Martin pour la communauté saint Martin?

Don Paul Préaux: Saint Martin fut uni homme habité par Dieu, un apôtre infatigable de la charité, un évangélisateur hors pair. Sa vie terrestre conjugue dans une synthèse harmonieuse trois dimensions de la vie chrétienne: d’une part, l’enracinement érémitique à l’instar d’un saint Antoine d’Égypte; d’autre part, une dimension cénobitique, puisqu’il fondera de nombreuses communautés monastiques (Ligugé fut le premier monastère d’Occident) où se vit concrètement le témoignage de la charité fraternelle; et enfin une dimension apostolique et missionnaire. Il fut, nous le savons, un des grands évangélisateurs de la Gaule du IVème siècle. Ces trois dimensions prennent leur source dans sa foi ardente au Christ mort et ressuscité, vainqueur du monde.

Cette synthèse représente pour la Communauté Saint-Martin un idéal et un programme de vie apostolique. En bref, saint Martin a récupéré l’héritage des Pères du désert, en le mettant au service de l’évangélisation et au service des pauvres de son temps.

Comment?

La rencontre avec le pauvre de la porte d’Amiens fut une expérience fondatrice. Martin a été un serviteur des pauvres, mais attention à ne pas affadir son geste de charité, en en faisant uniquement l’archétype de l’altruisme ou le modèle de la générosité. Ce serait oublier sa portée surnaturelle.

En effet, la nuit suivante, le Christ lui apparut en songe et dit: “Martin, encore catéchumène, m’a revêtu de son manteau!” A l’époque, Martin n’était pas encore baptisé, et pourtant la charité du Christ inspire déjà son agir: il coupe son manteau et quitte le métier des armes. Il abandonne l’épée tranchante au profit du glaive de la Parole. Il devient “soldat du Christ”. C’est sa charité catéchuménale, première étape d’une vie jalonnée par une charité inventive.

Qui sont les pauvres auxquels vous souhaitez aujourd’hui annoncer le Christ? 

Il me semble, ce n’est pas exclusif, que ceux qui en ont le plus besoin, aujourd’hui, ce sont les jeunes. Une quarantaine de prêtre de la Communauté travaillent actuellement dans la pastorale des jeunes : c’est une piste.

Les jeunes, les pauvres d’aujourd’hui ? Ce n’est pas l’acception commune…

 Un jour, un évêque m’a confié : « Je suis attristé de voir dans mon diocèse que les jeunes ne sont pas suffisamment pris en charge. »  Son cœur de pasteur saignait : les jeunes ne sont pas évangélisés, comme des brebis sans berger. Oui, il y a chez beaucoup de jeunes une réelle pauvreté humaine, morale et spirituelle. Comme saint Martin, nous devrions tout faire pour nous rendre proches d’eux, les aider à discerner les pièges actuels et criminels de l’idolâtrie, leur enseigner avec douceur et fermeté le chemin de la liberté, en leur annonçant la beauté de la vérité évangélique. Martin n’a-t-il pas déboulonné les idoles de son temps.

Quelle est la seconde charité que vous voyez chez saint Martin ?

La charité eucharistique. Elle est décrite par Sulpice Sévère et magnifiquement peinte par Le Sueur dans le fameux tableau où l’on voit un globe de feu au-dessous de la tête de Martin alors qu’il célèbre la messe. Martin, évêque de Tours se prépare à la sacristie pour célébrer la messe. Il apprend qu’un pauvre demande l’aumône. Le diacre

Quelle est la seconde charité que vous voyez chez saint Martin ?

La charité eucharistique. Elle est décrite par Sulpice Sévère et magnifiquement peinte par Le Sueur dans le fameux tableau où l’on voit un globe de feu au-dessous de la tête de Martin alors qu’il célèbre la messe. Martin, évêque de Tours se prépare à la sacristie pour célébrer la messe. Il apprend qu’un pauvre demande l’aumône. Le diacre

Que dirait saint Martin aux prêtres d’aujourd’hui ?

Que le grand danger qui menace leur vie est l’activisme ! Je n’existe qu’à travers ce que je fais, et je m’active – souvent bruyamment – afin de recevoir quelques gouttes de reconnaissance. Saint Martin nous apprend que ce qui est premier, c’est l’enracinement en Dieu. Ce qui est premier, c’est « être avec le Christ » (esse cum Christo). La vie apostolique est un débordement de ce trop-plein d’amour de Dieu en nous.

Rien de nouveau ! Il nous redirait ce que les papes ne cessent de nous répéter : « Ne nous laissons pas prendre par la précipitation, comme si le temps consacré au Christ dans une prière silencieuse était du temps perdu. C’est précisément là, en revanche, que naissent les fruits les plus merveilleux du service pastoral » (Benoît XVI, Rencontre avec le clergé polonais, 2006).

« On ne demande pas au prêtre d’être expert en économie, en construction ou en politique. On attend de lui qu’il soit expert dans la vie spirituelle. » (ibid.).

Cela s’apprend-il au séminaire ?

Nous le répétons souvent aux séminaristes : ce que l’Église attend de vous, bien sûr, c’est l’acquisition d’un savoir théologique et d’une bonne pratique pastorale, mais avant tout cela, c’est prioritairement l’enracinement dans une vie théologale ! Former des hommes capables de vivre une bonne solitude avec Dieu et avec soi-même, afin de vivre une vraie sollicitude avec les autres. Un prêtre qui n’a pas appris à vivre ce face-à-face quotidien avec Dieu et à protéger sa vie personnelle des fuites mondaines et des compensations affectives ne pourra pas vivre une relation adulte et sereine avec les autres : son évêque, ses confrères et les fidèles qui lui seront confiés. Il court le risque d’être en représentation, plutôt que de représenter le Christ Pasteur de son troupeau.

La Communauté Saint-Martin met l‘accent sur l’autorité et l’obéissance. Au risque de fabriquer de bons soldats ?

Le séminaire doit être d’abord une école du discernement et de liberté intérieure, en vue du service. Une culture de la liberté pour elle-même serait dangereuse. Tous les jours, dans la prière du Benedictus, nous disons : « Afin que délivrés de la main de nos ennemis – ça, c’est la liberté –, nous Le servions dans la justice et l’amour ».

Le pape Jean-Paul II avait cette formule très belle : « Une liberté mature, pleinement épanouie, est une liberté qui vit le don de soi et le service des autres ». Or, c’est par l’apprentissage d’une obéissance filiale et humble que l’on grandit dans une vraie liberté et un service désintéressé du prochain. C’est dans la mesure où l’on aura appris l’obéissance chrétienne, que l’on pourra exercer l’autorité selon l’esprit du Christ. Cette autorité ne se recherche pas elle-même, elle sert et édifie le Corps du Christ dans la charité.

Que dites-vous aux évêques qui ont peur que la Communauté Saint-Martin leur prenne des vocations ?

Que nous sommes au service des évêques, puisque nous leur envoyons des prêtres, par petite communauté de trois ou quatre, dans les paroisses, en fonction des demandes. Ensuite, que parmi nos séminaristes, très peu viennent des paroisses que nous desservons. Ça veut donc dire que nous ne travaillons pas pour notre propre compte.

Que faire pour résoudre la crise des vocations ?

Je n’ai pas de recette ! Les vocations que Dieu nous donne sont de purs dons. Il me semble important de continuer à croire que le Seigneur appelle toujours et croire à la nécessité de ce don de Dieu pour la vie du monde.

Ensuite, pour aider et accompagner les jeunes à mûrir l’appel que le Seigneur leur adresse, il faut des prêtres ou des consacrés, religieux, religieuses, qui soient bien dans leur tête et dans leur peau, qui donnent envie d’être prêtre, dans un environnement qui n’est plus porteur. Il faut des prêtres qui soient des témoins cohérents de la miséricorde de Dieu.

Ce que j’aime dans la figure pastorale de saint Martin, c’est sa recherche de Dieu dans la solitude de Marmoutier. Il n’a jamais cherché à être une star. C’est même l’antistar ! Il avait trop le sens de Dieu et de sa fragilité. Le succès, nous le savons, n’est pas le nom de Dieu. Il peut être dangereux s’il n’est pas accompagné d’une forte vie spirituelle et d’une grande humilité.

Comment luttez-vous contre la starisation de la Communauté Saint-Martin ?

Je ne cesse de me le répéter : humilité, humilité ! Ne nous approprions pas les dons de Dieu. Nous avons actuellement des vocations : Dieu bénit. Si un jour il y en avait moins, Dieu continuerait de nous bénir. Beaucoup de personnes prient pour que nous restions humbles et à notre place. J’en suis très reconnaissant. Ne pas s’attacher à l’image qu’on renvoie de nous, mais s’attacher à Dieu seul. C’est une posture spirituelle et une conversion du cœur. C’est facile à dire, j’en conviens, mais il faut déjà en être convaincu intérieurement. Le grand danger serait de croire qu’on est les meilleurs, parce que nous sommes jeunes et nombreux. Ce serait une tentation satanique : s’il doit nous mordre, c’est ainsi qu’il nous mordra…

Qu’est-ce qui fait la sainteté d’un prêtre selon vous ?

La sainteté est liée à la fidélité à notre vocation et à notre consécration. Cette sainteté est don forcément de l’ordre de la grâce reçue, assumée et souvent renouvelée. Elle est profondément liée au mystère du sacrifice eucharistique. En effet, tout le mustère du Christ est dans le mystère de l’eucharistie. C’est là que nous renouvelons notre vie chrétienne, mais aussi notre consécration sacerdotale ou diaconale. C’est dans l’eucharistie célébrée et adorée que le prêtre découvre et déploie le mystère de son « être prêtre ». Comme pour chaque baptisé, notre vie devrait être selon le modèle eucharistique : se rassembler, se recueillir, se reconnaître pécheur et pardonné, écouter, offrir, se laisser consommer, rendre grâce, et être envoyé en mission. C’est dans l’eucharistie que la dimension sacrificielle de notre vie prend tout son sens pour le service ecclésial de l’humanité.

Vous vous réclamez aussi beaucoup de l’École française de spiritualité. Pourquoi ?

Ce qui nous touche dans l’École française, c’est la dimension verticale, son théocentrisme et, en même temps, sa dimension très incarnée. Mais il faudrait beaucoup de temps pour développer.

Que manque-t-il aux prêtres d’aujourd’hui selon vous ?

La vie pastorale est toujours plus prenante ? Il est difficile aujourd’hui de trouver un juste et harmonieux équilibre entre vie pastorale et vie intérieure. Il me semble que nous devons apprendre à nous détendre, à pratiquer l’art de l’eutrapélie. UN autre manque : ne pas consacrer suffisamment de temps à l’étude. Le cardinal Lustiger demandait à ses prêtres de consacrer 50% de leur temps à la prière et au travail intellectuel, en espérant qu’ils en prennent 30 ! Le cardinal Hummes, ancien préfet de la Congrégation pour le clergé, disait qu’une des causes de l’abandon du sacerdoce par les prêtres venait de leur manque d’assiduité au travail intellectuel. Il existe une crise de la pensée dans le clergé également.

Vous souhaitez également une formation plus virile des prêtres…

Notre fondateur répétait souvent cette formule très simple : pour faire un prêtre, il faut un chrétien, et pour faire un chrétien, il faut un homme… La formation humaine est donc à la base de la formation sacerdotale. Et être un homme(vir) n’est pas être brutal ou violent, ce serait caricatural, mais être quelqu’un qui soit capable de prendre et d’assumer ses responsabilités, capable de force d’âme, de générosité, de fidélité.