Lectio divina

Une lectio divina est une commentaire biblique sous le mode d’une lecture spirituelle et priante. C’est une méditation sur les textes de l’Écriture Sainte proposées par l’Église pour la Messe du jour.

Le jeune homme riche.

Lectio divina pour le vingt-huitième dimanche 2015

PRATIQUONS-NOUS LE CHRIST OU PRATIQUONS-NOUS SEULEMENT ?

L’épisode de l’homme riche, narré par Saint Marc dans l’évangile du 28ème Dimanche, l’Église nous invite à nous l’appliquer justement, avec la douceur certes, mais aussi l’insistance que le Christ manifeste dans cette péricope. Ne sommes-nous pas, nous aussi, des hommes riches s’en allant  tout tristes parce que nous avons de grands biens ? Regardons si cette Parole de Dieu proclamée ne nous gêne pas dans nos habitudes, et ne nous agace pas quelque peu…

Jésus passe ; et moi, me suis-je mis en chemin ?

Nous nous situons avec ce passage de Marc, dans le parallèle avec le chapitre XVIII de Luc appartenant à la « grande incise » dans laquelle Luc raconte la montée de Jésus à Jérusalem, aux alentours des mois d’octobre-novembre de l’année 29. D’où cette précision de l’évangéliste : “Comme il se mettait en route”… C’est vraiment le grand voyage de Jésus, après celui de l’Incarnation qui consiste à voyager du Père sur la terre. Ce grand voyage de l’Incarnation est réduit, synthétisé en quelque sorte, et représenté de manière visible aux yeux des apôtres et donc de l’Eglise par ce bref voyage des neuf chapitres lucaniens.

Si l’évangéliste nous parle de cette mise en route de Jésus, c’est aussi pour nous rappeler que Jésus est un itinérant : Il va, Il vient. Il va, Il vient de la Galilée en Judée, de la Judée en Samarie ; Il va, Il vient dans le Temple, Il va Il vient à Jérusalem, de Béthanie ou de Bethphagé au Temple et retour. Il n’est pas immobile, Il bouge ! Et tout disciple du Christ est appelé lui aussi à se mouvoir, à être dynamique.

Tout homme, à cause du péché, est riche de soi…

Nous nous situons donc sur cette route de Jérusalem avec cet épisode de l’homme riche que Marc nous présente avec sa fougue. Oui, c’est avec précipitation qu’il accourt vers Jésus et se jette à genoux montrant bien par là que le Christ n’est pas seulement un Rabbi, mais possède quelque chose de transcendant, une autorité à nul autre reconnue.

Luc nous parle d’un notable, de quelqu’un qui est donc dans une situation élevée. Matthieu nous parle d’un homme jeune. Marc, toujours concis, ne précise rien si ce n’est, bien sûr, sa richesse. On pourrait se demander lequel des évangélistes a raison. Est-ce un jeune homme plein de ferveur qui attire le regard et l’amour de Jésus : “Jésus le regarda et l’aima” ? Ou est-ce au contraire ce bourgeois bien établi, ce notable dont parle Luc ?

Les deux hypothèses ne sont d’ailleurs pas en contradiction. On peut penser que c’est un jeune homme qui depuis sa tendre enfance a essayé de pratiquer les commandements de Yahvé et que grandissant, montant dans la hiérarchie de la cité, il sent qu’il s’éloigne peu à peu de Dieu, de ces 613 commandements que respectaient les pharisiens (avec leur manie de la démultiplication des lois et des pratiques !).

Il sent cet éloignement et il voudrait y revenir. Et il revient ! D’où cette démarche, ce début de conversion, que l’on pourrait qualifier de récente ; c’est presque un néophyte que Jésus voit venir à Lui… Il se précipite donc ainsi : “Bon Maître,…”

Que faire pour vivre éternellement ?

Remarquons que l’épisode qui commence par ce terme de bon, se termine aussi par le concept de bien : “et il s’en alla tout triste parce qu’il avait de grands biens”. Entre bon Maître et grands biens, entre le bon et le bien, nous avons toute une dissertation sur le bonheur. Non pas sur ce qu’est le bonheur parce que le jeune homme riche sait ce qu’est le bonheur, c’est la Vie éternelle : Que dois-je faire pour avoir la Vie éternelle ?” Donc il ne se pose pas cette question du point de vue philosophique du telos, à savoir le but à atteindre. Il se pose la question du scopos, à savoir comment arriver au bonheur. C’est une question que nous nous posons tous finalement. Car nous sommes tous aspirés vers une vie en plénitude qui prendra telle ou telle figure suivant notre conception de l’homme, de la philosophie, suivant la civilisation dans laquelle nous vivons. Mais nous sommes tous aspirés vers cette éternité de bonheur que donne l’amour partagé et nous nous posons la question du comment.

“Que dois-je faire pour avoir la Vie éternelle ?” Il y a en tout homme ce désir de posséder cette vie dont nous sentons qu’elle nous échappe. Chaque seconde nous mourons un peu, nous sommes déjà plus vieux maintenant que lorsque nous avons commencé la lecture de ce texte, il y a quelques minutes. La vie s’échappe de notre corps, de notre cœur, comme l’eau lorsque nous voulons l’emprisonner dans nos mains. Et au fond de nous, pourtant, il y a ce désir de posséder c’est à dire d’être maître de la vie à perpétuité avec tout ce que cela comporte de réflexion intellectuelle, de passion sentimentale, de cordialité, etc… C’est un désir tout à fait naturel, inhérent à notre condition d’être raisonnable, c’est un désir légitime que le Christ respecte d’autant plus qu’il nous fut donné avec notre venue à l’existence.

Sortir de l’échange humain pour entrer dans la Gratuité divine

Mais chez ce jeune homme il y a une petite incompréhension que Jésus va s’employer à dissiper. Cet homme riche pense que la Vie éternelle à laquelle il aspire, il peut l’acheter, la capter par un bien, par une bonne conduite : c’est un jeune homme riche, habitué au commerce, habitué à la gestion des biens. Comme Matthieu ?!

“Que dois-je faire pour avoir la Vie ?” N’est-ce pas la question que nous nous posons nous aussi ? Que dois-je faire, Père, pour avoir le Ciel, pour être exaucé ? Combien d’argent dois-je donner ? A combien de messes dois-je assister ? A quel moment de la messe puis-je arriver pour avoir validement la messe ? Combien de fois dois-je me confesser chaque année pour être un bon chrétien, pour pouvoir obtenir l’éternité ?

“Que dois-je faire Maître pour avoir… ?” Nous aussi nous voulons capter la Vie éternelle en échangeant cet avoir infini par un don limité ! Jésus va donc essayer de redresser ce regard, de briser cette habitude de l’achat, de l’argent : “Va vends tes biens…” Il tentera de déconnecter le cœur de l’homme d’avec son portefeuille. De nous sortir de l’échange pour nous faire entrer dans le gratuit…

La Vie doit être reçue comme un don

Mais d’abord, avant même et pour arriver à cette fin, Jésus passe à un niveau supérieur pour répondre à la requête légitime, bonne, (au moins pleine de bonne volonté) de cet homme qui cherche la vie. Pour ce faire, Il met cette requête au niveau de Dieu, non pas au niveau de l’homme qui peut monnayer le bien, mais au niveau de Dieu : “Dieu seul est bon”.

“Pourquoi m’appelle-tu bon ? Dieu seul est bon”. C’est à dire que Dieu seul est le Bien et donc en conséquence tout bien vient de Dieu. Et si le Ciel, la Vie éternelle doivent être effectivement possédés, c’est comme un don reçu, une grâce accueillie et non comme une marchandise, un bien que l’on achète. Ainsi, par exemple, lorsqu’on communie, ne prenons pas l’hostie qui ne nous est pas due. Ouvrons la bouche, ouvrons les mains, pour signifier cette réalité essentielle que le Christ veut faire comprendre à son interlocuteur : accueillir le don gracieux de Dieu.

« Je ne suis pas venu abolir la Loi… »

Le Christ semble étonné de la démarche du jeune homme riche et nous aussi nous pourrions nous étonner de cette question curieuse parce que finalement pour avoir la Vie éternelle, pour arriver au royaume de Yahvé la réponse est simple qui fut donnée à Moïse : ce sont les Paroles de Vie, les Dix Commandements. Il le sait cet homme riche, il les pratique même…

D’ailleurs lorsqu’Il lui répond, Jésus lui redonne les commandements. Mais pas les dix ! Le Christ ne cite pas les trois premiers commandements regardant notre comportement avec Dieu : Il sait quel est le cœur du jeune homme. Par contre Il insiste sur les sept derniers, les commandements relatifs à l’amour du prochain : le faux témoignage, la concupiscence, le vol, le mensonge, tout ce qui fausse nos relations humaines, c’est à dire entre un homme et un autre homme, entre deux frères. Cela nous renvoie déjà à ce que Jésus dira par Matthieu : “J’étais nu et vous m’avez habillé, j’étais prisonnier et vous m’avez visité, j’étais malade et vous m’avez soigné”.

Jésus nous renvoie donc les sept commandements de l’amour du prochain. Et le jeune homme de répondre : “Mais Maître, je le fais, je le pratique et depuis ma jeunesse, que me manque-t-il encore ?” Ce riche aime Dieu. Mal certainement, mais c’est cet amour, qu’il vit déjà, qui le pousse à développer ce sentiment, comme nous essayons de mieux aimer un ami, de mieux aimer un enfant, un conjoint : “Maître, que dois-je faire en plus ?” Et Jésus répond : “Une seule chose te manque…”

Pratiquons-nous Jésus ?

Quelle est la chose qui peut nous manquer à nous qui, comme cet homme riche, sommes des pratiquants dominicaux ? Nous avons de quoi nous glorifier, être heureux : nous pratiquons les commandements, nous pratiquons le culte ! Mais pratiquons-nous Jésus ? Nous connaissons l’expression familière : il pratique quelqu’un. Pratiquer quelqu’un c’est entendre une communion, une connivence, une confiance partagée… Dans ce sens, est-ce que nous pratiquons Jésus ?

Voilà le point que Jésus veut faire comprendre à cet homme riche qui nous représente. “Une seule chose te manque” : cet Unique Nécessaire qu’il confiera à Marthe et à Marie peu de temps avant de mourir, cet Unique Nécessaire que tu ne possèdes pas encore et qu’avec raison tu désires pour être dans la Vie éternelle.

De la proximité à l’intériorité…

Il y a quelque chose de nouveau dans l’Alliance nouvelle, c’est la nouvelle présence de Dieu, une proximité divine jusque là ignorée, une intimité inouïe que l’homme a dès lors avec Dieu. Cette intimité n’est plus celle vécue par Abraham, Moïse et les Justes, une intimité de proximité comme le manifeste l’épisode du Buisson Ardent (« N’approche-pas, cette terre est sainte !!! »). C’est maintenant, avec Jésus et grâce à Lui, une intimité d’intériorité, palpable, touchable comme dira Jean dans son épître : “Viens, suis-moi…”, “Venez, voyez…”… Et tout ceci mène à cette merveilleuse issue : « Demeurez en moi… » Une réelle inhabitation avec le Fils et par Lui avec le Père, avec le Bon, avec Celui qui est bon : « Celui qui m’aime, mon Père l’aimera et nous viendrons à lui… » Voilà l’intimité nouvelle, celle que Jésus manifestera à la Transfiguration et qu’Il est venu offrir à l’homme riche comme à chacun de nous !

L’homme riche de l’évangile était excusable de ne pas être encore entré dans cette intimité nouvelle puisque Jésus venait d’apparaître en Palestine. Mais nous ?! Nous qui vivons après 2000 ans de christianisme avons-nous saisi cette fabuleuse révélation ? Est-ce que nous répondons à cette invitation du Christ de partager avec Lui une intimité aussi substantielle qu’éblouissante avec le Père ?

Pour Jésus, Son amour est aussi un appel.

Jésus aime ce jeune homme et pour Jésus tout amour est aussi un appel, une vocation. Souvenons-vous de ce que dit Paul : “Ceux qu’Il a aimés Il les a appelés à devenir configurés à Son Fils”. Jésus appelle cet homme. Il ne se contente pas de l’aimer, de le féliciter ou de lui apprendre quelque chose, Il l’appelle à Sa suite. Il l’appelle à entrer en Dieu par la Porte qu’Il dévoile en Se découvrant.

Mais pour pouvoir répondre à cette vocation, Il lui demande de tout abandonner, de tout lâcher. Cet appel au dépouillement total est valable pour chacun de nous, moines, prêtres, fidèles du Christ. Mais c’est à certains seulement qu’en fait Jésus demandera d’accomplir concrètement cette vocation.

Il faut comprendre avec justesse la distinction qu’il y a entre le dépouillement total qui est celui des âmes consacrées dans le sacerdoce ou la vie religieuse et la vie chrétienne dans le monde afin de ne pas trop rapidement séparer les deux appels. Il ne faut surtout pas fonder la distinction sur cet appel de l’homme riche en pensant que seules les personnes consacrées (moines et prêtres) sont appelées au dépouillement total. Tout disciple du Christ est appelé à abandonner totalement ses biens et sa personne à Jésus, mais ce n’est qu’à certains (laïcs, prêtres ou religieux…) que pratiquement Jésus demandera d’effectuer ce détachement. Mais tous doivent être prêts à le faire !

Jésus dit bien : “Une seule chose te manque…” C’est donc une vocation bien personnelle.

Cette demande du Christ à l’homme de se dépouiller de tous ses biens n’est pas un choix arbitraire. Ce n’est pas arbitraire que Dieu demande aux hommes qui veulent Le suivre de s’établir dans la pauvreté. C’est pour nous permettre d’être disponible, pour nous permettre d’avoir le cœur pris seulement par Lui. D’ailleurs la réponse de l’homme riche justifie devant nous la demande de Dieu : “Il s’en alla tout triste parce qu’il avait de grands biens.”

Qu’est ce qui m’empêche de ne rien préférer à Jésus-Christ ?

Alors pour nous qui sommes aussi, d’une certaine manière, des hommes riches nous devons nous poser la question : pratiquons-nous le Christ ou pratiquons-nous seulement le culte ? Sommes-nous dans l’intimité avec le Maître, oui ou non ?

Et si nous ne le sommes pas, quels sont les biens qui nous en éloignent ? A quoi tenons-nous plus que le Christ pour reprendre la formule de saint Benoît qui demandait à ses fils de ne rien préférer à Jésus-Christ ? Si je ne suis pas dans l’intimité de Jésus de manière habituelle, pacifique, joyeuse, c’est qu’il y a quelque chose qui me retient dans ma vie : une richesse économique, une richesse spirituelle, morale, intellectuelle… Que sais-je ?! Cherchons et nous trouverons ! Toutes les richesses sont bonnes pour nous faire dire que nous n’avons pas besoin de Jésus et pour freiner notre suite du Christ, pour refuser finalement de marcher derrière Lui vers le Père et la Vie éternelle.

Mgr Jean-Marie LE GALL, Aumônier catholique H.I.A Percy, Clamart

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